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Il y a une compensation entre toutes les actions particulières

Un tout qui n'est pas un total, un tout qui est donné avant ses parties, afin que ses parties soient découvertes en lui grâce à une participation qui rend possibles à la fois le progrès des esprits et la genèse des choses, ne peut être que l'acte qui féconde toutes les participations. Il surpasse sans doute l'appréhension de tous les êtres individuels et les limites dans lesquelles s'exerce chacune de leurs facultés. C'est que ces facultés sont multiples et diffèrent entre elles comme elles diffèrent d'un individu à l'autre. Mais ces différences viennent de l'objet auquel elles s'appliquent ou de la fin qu'elles poursuivent, c'est-à-dire de leurs bornes ou encore des conditions sans lesquelles aucune participation ne serait possible : elles ne viennent pas de la source où puisent toutes leurs opérations et qui leur donne leur commune efficacité. Aussi rien ne permet de distinguer de cet acte universel l'intégralité de ses formes participées. Il est surabondant à l'égard de chacune d'elles : il ne peut pas l'être à l'égard de toutes. Il n'y a rien en lui qui demeure à l'état de pure puissance. La puissance marque, dans chaque être individuel, sa solidarité avec le tout, la possibilité de constituer lui-même sa propre nature, la carrière illimitée ouverte à ses désirs et l'étendue actuelle de sa non-participation ; celle-ci peut être l'effet soit du degré où l'évolution de cet être s'est arrêtée, soit de l'insuffisance actuelle de sa volonté.

Mais ce qui n'est en l'un que puissance est toujours acte dans quelque autre. Cela nous permet de comprendre comment chacune de nos opérations présente le caractère d'un choix, bien que sa force opératoire ne vienne point de nous. C'est par nous seulement qu'elle vient en nous. Nous nous sommes bornés à dériver un courant qui, si nous ne lui avions pas offert asile, aurait trouvé ailleurs son écoulement.

C'est pour cela que chacune de nos démarches, si elle n'ajoute rien et ne retranche rien à l'univers, a pourtant d'infinies répercussions. Elle contribue à déterminer non seulement notre essence et notre destinée, mais encore le sens même de toute l'évolution. Ainsi il règne dans le monde une loi merveilleuse d'universelle compensation qui trouve une double expression dans le déterminisme des phénomènes et dans l'harmonie du monde moral.

On prétendra sans doute que toute action devient désormais inutile parce que ce que l'on omet de faire se retrouve nécessairement ailleurs. Du moins il semble que l'on soit pris dans l'alternative suivante : ou bien notre activité sera inspirée par l'égoïsme et par l'avarice, puisqu'elle retire à autrui ce qu'elle nous donne, — ou bien, pour qu'elle devienne altruiste, elle exigera, dans un sens beaucoup plus profond qu'aucune religion ne l'a cru, non seulement un sacrifice perpétuel de soi, mais encore un report sur soi de toutes les douleurs, de toutes les fautes et même de tous les crimes que l'on peut concevoir, sans que celui qui s'en charge puisse jamais espérer d'en recevoir lui-même aucune contre-partie. Il y a dans cette interprétation d'une loi naturelle une tentation si forte que certains ascètes n'ont pas pu lui résister. Mais la gageure ne peut pas être tenue jusqu'au bout. Et celui qui accepterait d'entrer en enfer par pur esprit de sacrifice y trouverait sans doute le plus cuisant délice.

Cependant il ne faut pas oublier que la participation des êtres particuliers à l'acte pur ne peut pas s'exprimer par la simple loi de la concurrence, précisément parce que le trésor où ils plongent est infini et inépuisable, que le tribut qu'ils prélèvent ne lui manque pas, que leur séparation est plus apparente que réelle et qu'étant solidaires du même principe, ils sont solidaires les uns des autres, de telle sorte que chacun en s'enrichissant, enrichit tous les autres. De même, s'il y a à chaque instant une balance dans la distribution des biens matériels, l'accroissement des ressources utilisables ne peut pourtant profiter à l'un sans profiter à tous. Et dans le même sens, l'équilibre entre les formes de l'être à l'intérieur de l'univers est un effet des démarches accomplies par chacune d'elles. Ainsi l'on peut admettre, si le tout est une souveraine affirmation, que le développement d'une de nos puissances fait apparaître dans notre conscience et dans toutes les consciences une multiplicité de puissances corrélatives, mais non point privatives, comme l'apparition du bleu dans la lumière blanche ne détruit point et n'appauvrit point celle-ci, mais fait surgir en elle un arc-en-ciel indivisible et pourtant divisé.

Sans doute le caractère original de chaque individualité exige qu'elle détermine elle-même sa propre vocation par une participation de plus en plus parfaite à l'être universel. Mais les relations incessantes des différentes individualités entre elles font que le progrès réalisé par chacune d'elles n'en laisse aucune autre indifférente. Il est pour toutes une suggestion et un exemple. Il les aide et en un sens les oblige à découvrir et à réaliser leur destinée particulière. Il est donc bien vrai de dire que les lacunes de la participation en un point seront comblées ailleurs, car rien ne peut manquer au tout. Mais il dépend de nous qu'elles le soient plus tôt ou plus tard, que ce soit grâce à nous ou sans nous. Le tout est semblable à l'espace qui est toujours présent, qui est indifférent aux mouvements qui le traversent et où tous les mouvements possibles seront tôt ou tard réalisés. Mais la réalisation d'un seul d'entre eux conditionne celle de tous les autres. Ainsi chaque action libre en appelle une infinité d'autres. Mais dans le monde moral ce ne sont plus que des propositions qui peuvent être accueillies ou repoussées. Si l'univers est semblable à une gerbe, il appartient à chacun de nous d'élargir et de multiplier indéfiniment les épis. Mais une fécondité parfaite et sans cesse renouvelée se retrouve toujours dans chaque grain.

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