La philosophie est une genèse intérieure de l'être
Il existe un accord tacite entre les prétentions des philosophes et les exigences du public à leur égard. La philosophie ne possède un prestige sur tous les esprits que parce qu'elle nous promet une explication totale de l'univers. Il semble que le philosophe doive nécessairement, pour remplir la tâche qu'il assume, pouvoir montrer comment les différentes parties de la création apparaissent tour à tour selon un ordre intelligible. Nous lui demandons de nous faire assister à la genèse intérieure du réel. Les railleries des sceptiques sur une telle ambition, les protestations d'humilité des philosophes ne doivent pas nous en imposer : le sceptique suit les entreprises toujours renouvelées de la raison avec une défiance qui n'exclut pas quelque émotion ; il ne se dissimule pas qu'il existe dans l'intelligence une espérance infinie ; mais il pense qu'elle ne peut pas être remplie ; son renoncement est semblable à celui de certains ascètes qui tressaillent lorsqu'on s'entretient près d'eux des objets qu'ils ont quittés. Quant à l'humilité des philosophes, on nous permettra de dire qu'elle est une précaution qu'ils prennent à l'avance contre leurs propres défaillances : en dépit de toutes les illusions que l'amour-propre peut leur donner, ils gardent toujours dans le fond le plus intime de leur sincérité la conviction d'avoir entrevu, au moins pendant les heures où leur pensée était la plus lucide, le rythme secret auquel les choses obéissent.
L'homme est un être limité qui est placé en face d'un tout auquel il s'oppose, mais avec lequel il est uni. C'est là une expérience à la fois initiale et éternelle qui est impliquée par toutes les autres et que toutes les autres développent et spécifient. Or, il y a entre l'homme et le tout des caractères communs. Il y a aussi des caractères qui sont propres au tout comme tout et à l'homme comme partie distincte de ce tout. L'origine et la valeur de la connaissance et de l'action dépendent de la manière dont s'établira la communication entre l'homme et le tout : si l'homme s'oppose au tout et cherche dans sa nature individuelle le principe indépendant de sa conduite, il succombera dans cet effort ; froissé de toutes parts par le tout qui l'environne et qui est infiniment plus grand et plus puissant que lui, il ne trouvera dans son propre domaine qu'ignorance et que misère ; et en rompant, autant qu'il le peut, les liens qui, l'unissant au tout, soutiennent sa propre existence, il contribuera par chacune de ses démarches à la diminuer et à la détruire : sa destruction sera l'effet nécessaire des lois auxquelles il cherche à se dérober. Si, au contraire, il nourrit sa pensée et sa volonté dans la représentation du tout avec lequel il fait corps, les lois du tout lutteront avec lui et non plus contre lui. Le monde lui deviendra intelligible. Au lieu d'être absorbé par le tout, il remplira en lui sa fonction particulière. Dans son harmonie avec le tout, il trouvera l'équilibre et la force ; il fondera son existence individuelle en cessant de prétendre à l'indépendance, qui est un caractère du tout, mais ne peut appartenir à un être limité, pour reconnaître les conditions qui le font participer au tout dans lequel son développement s'enracine et s'alimente.
Non seulement, comme on l'a dit, c'est en découvrant la présence de l'être que nous découvrons notre présence à l'être, mais encore notre être propre ne se constitue que par la connaissance de l'être du tout. Par suite l'être du moi n'existerait pas sans cet être du tout où il prend place et avec lequel il entretient d'incessants rapports. Bien plus, l'être du moi renferme en puissance l'être du tout, mais il faut pour qu'il l'actualise que cet être du tout ne cesse de le soutenir, et de lui fournir à la fois l'élan de son opération et la matière où elle puise.
Ainsi la réflexion philosophique ne nous fait pas connaître le monde comme un spectacle, puisqu'elle nous fait assister à la formation même de ce spectacle. Elle est une connaissance intérieure à l'être. Elle nous révèle une activité souverainement efficace à laquelle elle fait participer notre conscience. Elle nous permet, grâce a cette participation, de nous créer nous-même, d'inscrire notre propre réalité dans l'univers et de la produire au lieu de la subir.