La présence de tous les états est suspendue à la présence du même acte
Dans l'instant, il s'opère une confrontation incessante entre la réalité sensible d'une part et d'autre part les images que livre la mémoire et que le désir suggère ou modifie : c'est le caractère à la fois disparate et solidaire des éléments confrontés qui assure la présence réciproque du moi à l'être et de l'être au moi. Bien plus, leur contraste est indispensable pour définir l'instant qui est une relation indéfiniment variable entre la présence permanente du moi à lui-même et la présence éternelle de l'être. D'une manière générale, la présence de la perception est une présence à l'être qui nous découvre notre présence à nous-même et la présence de l'image est une présence à nous-même qui nous découvre notre présence à l'être. Cette double relation étant caractéristique de notre être propre, nous vivons toujours dans l'instant, bien que le contenu de l'instant ne soit jamais le même, faute de quoi le moi ne pourrait pas s'accroître, ni par conséquent se distinguer de l'être absolu et constituer sa nature par une opération autonome.
Parmi les images, les unes seront rejetées dans le passé, c'est-à-dire dans un présent du moi qui est en même temps un présent de l'être (puisque le moi ne peut pas être séparé de l'être), mais qui demeure obscur pour nous jusqu'au moment où un acte de pensée l'éclaire de nouveau d'une manière instantanée. De même que le moi, pour se distinguer de l'être total auquel il est pourtant lié, ne peut coïncider avec lui que par la limite évanouissante de l'instant, de même c'est par l'acte instantané du souvenir conscient que nous devons coïncider avec notre passé.
Mais si nous étions actuellement tout entier identique à ce passé, nous n'aurions plus besoin de le rappeler par une opération privilégiée, nous nous bornerions à en subir le poids, le moi serait un fait et non pas un acte et il ne serait possible d'expliquer ni son élan intérieur, ni la spontanéité de la puissance par laquelle il se renouvelle. Aussi faut-il qu'il y ait en lui d'autres images qui soient rejetées dans le futur, c'est-à-dire dans un présent de l'être qui n'est pas encore un présent du moi, quoique dans l'instant le moi l'appelle à lui par le désir.
Dans l'opposition de ces deux groupes d'images dont les unes sont empruntées à un moi déjà constitué par le contact avec l'être, et les autres exigées pour ainsi dire de l'être dans l'opération par laquelle le moi s'enrichit, éclate, autant que dans le caractère sensible de nos perceptions, la limitation de notre nature, qui est à la fois fait et acte, qui dans sa passivité est limitée par son passé réalisé, et, dans son activité même, par la distance que le temps établit entre le désir et l'objet désiré.
Ainsi l'individu placé dans l'instant puise l'aliment de sa propre vie soit dans le présent du moi par le souvenir, soit dans le présent de l'être par la perception, soit dans l'intervalle qui, séparant de l'être le moi réalisé, permet à celui-ci de faire de sa propre coïncidence avec un nouvel aspect de l'être, suggéré, il est vrai par son expérience passée, le fruit de sa propre activité. Dans l'instant il se produit donc, pour que toute participation reste limitée, une incessante conversion d'une forme du présent à une autre, de la perception présente au souvenir présent, lorsque la perception tombe dans le passé, et de l'image présente à la perception présente, lorsque le désir se réalise. Le temps suppose donc une adhésion permanente du moi à l'être dans l'instant : celui-ci est une pointe sans épaisseur dont le simple contact actualise sans répit un sensible tout près d'entrer dans le moi sous la forme d'image afin d'y devenir un élément permanent de sa nature. Mais ce sensible lui-même est toujours associé à certaines images reviviscentes dont la présence consciente lui donne son caractère subjectif, permet d'opérer une distinction entre l'être et la perception et rend possible l'apparition du désir qui, né de l'insuffisance même de ce qui nous est donné, aspire à réaliser une coïncidence toujours plus parfaite entre le moi et le tout.
Cela suffit à montrer que le moi ne peut pas sortir du présent. Mais le rôle du temps est de faire apparaître une différence entre le sensible présent qui est évanouissant, bien qu'il exprime un aspect de l'être éternellement présent, le souvenir présent évanouissant lui aussi, bien qu'il exprime un aspect de ce passé qui, intégralement conservé en moi sous la forme d'une puissance acquise, constitue désormais ma nature permanente, et le désir présent, évanouissant encore, bien qu'il s'alimente des images accumulées dans ce moi permanent et qu'il présume dans l'être éternellement présent la réalité de l'objet qu'il cherche à atteindre. Au regard de l'être total, la différence entre les espèces de la présence n'a aucun sens : on ne peut plus distinguer entre l'avenir et le passé, et par conséquent tout est présent sans être en lui objet de souvenir, ni hors de lui objet de désir. Rien pour lui n'est instant, si l'instant n'est qu'une limite entre un acte déjà accompli et un acte qui va l'être. Mais tout est instant, si c'est dans l'instant que l'acte lui-même s'accomplit.
Ainsi la véritable présence consiste dans l'acte. Comment en serait-il autrement si nous avons eu raison d'identifier l'être avec l'acte ? C'est dans l'instant et par un acte que nous percevons, que nous nous remémorons, et que nous désirons. Ces actes diffèrent les uns des autres par leur objet, c'est-à-dire non pas par la richesse de leur contenu, mais par leur limitation. La perception, le souvenir et le désir sont mêlés de passivité : aussi est-il possible de les décrire jusqu'à un certain point comme des états. Car l'être tout entier est présent à la perception sans que l'acte de la perception lui soit adéquat ; le moi passé est présent tout entier au souvenir sans que l'acte de la remémoration lui soit adéquat ; enfin l'être et le moi distincts et associés sont présents à la fois et tout entiers au désir qui naît de la conscience de l'inadéquation de celui-ci à celui-là. Seul l'être absolu est un acte pur auquel n'est lié aucun état.