Nos états sont liés entre eux parce qu'ils font partie d'une présence identique
On ne perdra de vue aucun des principes déjà établis : à savoir que nous sommes toujours présent à nous-même, parce que nous sommes toujours présent à l'être absolu, que notre existence, étant en acte, ne peut être donnée que dans le présent, enfin que l'être total doit être éternellement présent pour qu'en participant à sa nature notre moi demeure toujours actuel, malgré le renouvellement incessant de ses états. Sans cette identité d'une présence éternelle, comment pourrions-nous expliquer la constance de ce sentiment de présence qui accompagne tous les événements de notre vie ? On nous dira sans doute que ces événements sont tous différents et que le moi, étant lui-même variable, ne s'identifie à chaque instant qu'avec l'un d'eux. Mais si ces événements toujours nouveaux sont pourtant liés les uns aux autres, c'est parce qu'ils sont reçus dans une présence identique qui ne subit elle-même aucun renouvellement. Que l'on n'allègue pas que cette présence n'est pas la même sinon dans l'abstrait, puisqu'au contraire elle est le caractère qui donne à tout aspect du réel son existence concrète, qui permet de l'inscrire dans l'être et de lui assigner dans celui-ci à la fois une place et des limites.
Dira-t-on que, si le moi s'identifie tour à tour avec chacun de ses états, il semble qu'il faille imaginer, pour triompher de leur dissémination, un autre moi invisible qui, étant dépourvu lui-même de toute détermination, aurait la charge de réaliser la synthèse de tous ces états soit dans le simultané soit dans le successif, c'est-à-dire de les faire pénétrer dans la même présence subjective ? Cependant il semble inutile, pour donner la présence à tous nos états, d'avoir recours à ce sujet formel qui serait le fondement de la phénoménalité sans être un phénomène et le fondement de l'individuation sans être un individu. Un tel terme ne pourrait être distingué de l'être pur. Si le moi individuel est hors d'état de se poser lui-même comme un premier terme, c'est qu'il tient sa présence propre de son insertion dans la présence inconditionnelle.
C'est en se plaçant d'abord au cœur même de cette présence, c'est-à-dire dans l'abondance infinie et pourtant rigoureusement une de l'être total, qu'il faut expliquer solidairement, mais sans se laisser duper par leur apparente autonomie, d'une part les différentes formes abstraites qui correspondent dans l'être à l'analyse de sa compréhension, d'autre part les différentes formes individuelles qui correspondent à l'analyse de son extension. La même présence éternelle est à la fois nécessaire et suffisante pour assumer, par l'intermédiaire de la participation, la double fonction de lier tous nos états au même moment dans notre conscience et de les lier à travers le temps dans notre mémoire. La présence constante du moi à lui-même ne requiert pas nécessairement la présence d'un moi étranger à l'expérience du moi, mais seulement la présence du moi empirique et variable à un être qui est constant. Celui-ci est un véritable moi universel à l'intérieur duquel nous formons notre moi individuel qui est le moi même que nous connaissons. On a vu déjà comment c'est dans l'éternité de l'être que se trouve en particulier le fondement de la mémoire. Les différents moments du temps sont liés entre eux parce que, étant tous inséparables de l'être, ils s'écoulent uniformément dans un présent dont nous ne sommes jamais sortis et dont nous ne pourrons jamais sortir. Mais en quoi consiste dès lors cet écoulement sinon dans la transformation incessante d'une perception présente en un souvenir présent ? Par là le temps apparaît comme un ordre purement subjectif qui permet au moi de coïncider tour à tour avec chacune des faces de l'être, mais en convertissant chaque fois cette coïncidence momentanée en une possession spirituelle personnelle et durable.
On voit se former ainsi tout le champ de l'intimité : on comprend du même coup pourquoi nous ne pouvons jamais franchir ses limites. Mais si le moi, bien qu'il se constitue par analyse, effectue nécessairement une liaison entre tous les aspects de l'être auxquels il participe, c'est sans doute parce qu'ils sont liés primitivement dans l'unité même de l'être, mais c'est surtout parce que l'intimité, c'est-à-dire notre présence constante à nous-même, est indiscernable de notre présence constante à l'être éternel qui fonde et qui alimente toutes les formes temporelles de la participation.
Bien que le sentiment de la présence soit l'expérience même du tout, il est naturel sans doute, puisque cette expérience est simple et impliquée dans toute connaissance et dans toute action, qu'on cesse bientôt d'être sensible à son originalité et de fixer son attention sur elle pour s'attacher à son contenu particulier. Mais alors aussi, chaque événement, détaché des liens qui l'unissaient au tout, n'est plus qu'une image flottante suspendue dans un vide où elle se dissipe aussitôt : au contraire, dès qu'il est assujetti dans le tout dont il exprime un aspect, il retrouve sa solidité et sa signification intérieure. De même, en ce qui nous concerne, il nous est impossible d'obtenir la présence à nous-même si nous nous séparons du tout : nous ne vivons plus alors qu'une vie d'apparence ; c'est comme si nous nous étions évadé de l'être dans une absence solitaire et pleine de mirages. Seule la méditation sur la présence du tout assure la coïncidence concrète de notre pensée avec l'être. Seul le sentiment de la présence du tout confère à nos actes le principe de leur efficacité.
En résumé, quelle peut être l'expérience fondamentale d'un être limité, sinon l'expérience de son être et de ses limites ? Mais, penser ses limites, c'est aussi les dépasser, c'est même les dépasser infiniment ; et c'est apercevoir du même coup l'identité de nature entre l'être que nous sommes et l'être qui nous dépasse. Il faut donc que tout être particulier s'insère lui-même dans un tout dont il se reconnaît comme un élément ; et pour cela il faut encore que son être soit homogène et congénère à l'être du tout. Dès lors son isolement cesse : non seulement il n'est plus écrasé par le tout, mais il découvre dans sa propre pensée, par laquelle il crée son intimité à lui-même, c'est-à-dire son essence originale, un acte consubstantiel à l'opération même du tout et qui, précisément parce qu'en droit il enveloppe le tout, ne cesse d'en recevoir un aliment qui ne lui est jamais refusé.