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Toutes les apparences sont situées dans l'être absolu

La diversité des présences instantanées et l'impossibilité de les épuiser semblent opposer des obstacles infranchissables à l'adéquation de la pensée et de l'être. Car non seulement on allègue qu'il est impossible de saisir l'être autrement que dans un de ses aspects, de telle sorte qu'en ne retenant à la fin que l'aspect lui-même, on oublie bientôt l'être de cet aspect, mais on prétend encore que l'être est décisivement hors de notre portée et que le sujet de la connaissance est incapable d'atteindre autre chose qu'une apparence.

Tous les efforts que l'on a tentés pour mettre en doute une appréhension directe de l'être se réduisent en effet, soit, après avoir négligé qu'il fallait poser l'être pour poser la qualification, à considérer l'être comme un terme abstrait découvert après coup par la réflexion en comparant les uns aux autres les différents objets qualifiés, alors qu'au contraire nul objet qualifié ne possède pour nous une valeur concrète que par son inscription primitive à l'intérieur de l'être sans condition, — soit à reléguer celui-ci dans un monde transcendant inaccessible à la connaissance, qu'il semble donc inévitable de regarder comme le seul monde réel et avec lequel il faut bien pourtant que le monde de la connaissance, puisqu'il existe à son tour, garde une homogénéité existentielle.

Bien plus, comment peut-on employer le terme même de phénomène ou d'apparence sans reconnaître par là même la nécessité de poser l'être, et même de le poser de trois manières puisque, d'une part, dire qu'il y a des apparences c'est dire, comme le reconnaissent la plupart des doctrines idéalistes, qu'il y a un être, inconnu il est vrai, dont les apparences sont précisément les apparences, puisque, d'autre part, le sujet pour lequel il y a des apparences possède l'existence sans laquelle rien ne pourrait lui apparaître et puisque, enfin, en disant qu'il y a des apparences, on attribue évidemment à l'apparence comme telle une existence absolue ?

Ainsi, toutes les qualifications devant recevoir l'être de la même manière, et les apparences, à supposer qu'on ne puisse pas les dépasser, impliquant l'être elles-mêmes, on voit bien que l'idée de l'être ne peut dans aucun cas être passée sous silence par la connaissance. Et même, tous les efforts que l'on fait pour échapper à cette idée prouvent décisivement qu'elle est sans cesse présente à la pensée : elle reparaît indéfiniment au terme de tous les arguments par lesquels on espérait l'exorciser. La distinction entre l'existence de la pensée et l'existence de l'objet n'est pas elle-même une distinction qui porte sur deux formes de l'existence, mais sur deux termes différents auxquels la même existence s'applique.

On prétendra alors que ce qui nous intéresse, ce n'est plus cette existence capable de convenir indifféremment à tous les objets, mais ce sont les caractères réels des objets eux-mêmes. Ainsi, nous pouvons bien donner encore le même nom d'être à l'apparence subjective et à ce qui se trouve derrière elle ; mais, en disant que nous n'atteignons pas l'être, nous voulons dire seulement que nous ne parvenons pas à désubjectiviser l'apparence pour entrer en contact avec la réalité propre de l'être en moi, qui est le fondement de toutes les apparences, telle qu'elle est avant qu'elle soit mutilée et déformée par le sujet des apparences. Cependant il suffit de reconnaître clairement que l'être, étant une notion indivisible, doit s'appliquer dans le même sens à ce qui apparaît et à ce qui est placé derrière pour cesser aussitôt d'établir une opposition chimérique entre un être véritable, mais qui n'apparaît pas, et une apparence irréelle, mais qui est pourtant le seul être que nous puissions saisir.

La notion univoque de l'être nous invite précisément à descendre jusqu'à une racine commune de toutes les apparences, c'est-à-dire à faire des apparences elles-mêmes non seulement, selon une formule célèbre, des apparences bien fondées, mais encore des pièces réelles d'un univers varié dans ses aspects, bien qu'homogène par le principe qui le fait être et qui n'a lui-même aucune existence séparée. Et ce résultat ne serait pas médiocre, s'il nous permettait, en partant de la notion de l'être universel, de trouver en lui un principe sur lequel nous pourrions appuyer non plus une distinction purement verbale, comme celle que nous venons de définir, entre une chose dont on ne sait rien et des apparences dont le caractère illusoire, faute d'un terme de comparaison, ne pourrait jamais être entamé, mais une classification systématique des formes par lesquelles le même être doit, pour manifester toute sa richesse, en proposer tour à tour l'inépuisable présence à une infinité d'individus finis.

Il suffit, semble-t-il, pour prouver le caractère adéquat de la notion de l'être, de joindre l'un à l'autre ces deux arguments : d'une part que cette notion s'impose à nous d'une manière nécessaire, même si nous prétendons nous enfermer dans le monde des apparences, et d'autre part, qu'en raison de sa parfaite simplicité, elle est rigoureusement identique à elle-même, quel que soit l'objet auquel on l'applique. Mais par là le monde des apparences se trouve singulièrement relevé. Car on se voit obligé de l'inscrire tout entier dans l'être absolu. Le mot apparence perd alors ce caractère de limitation métaphysique par lequel on en faisait l'image infidèle d'une réalité inaccessible. Ou plutôt il n'y a plus d'apparences, au sens plein et fort que l'on donnait à ce mot, mais seulement des perspectives sur le réel qui s'accordent et qui se complètent et dont le réel est en quelque sorte l'intégration. Rectifier une apparence, c'est toujours faire appel à une autre apparence plus cohérente et mieux adaptée à nos besoins.

Bien plus, l'opposition décisive entre le monde de l'être et le monde du connaître a sans doute elle-même son origine dans un contraste hypostasié entre ce monde de la perception visuelle et ce monde de la perception tactile que la science ne cesse de rapprocher l'un de l'autre sans parvenir jamais à les confondre. Plus tard la distinction entre l'image et la perception sera utilisée pour évoquer une distinction symétrique entre la perception et un objet que l'on n'a jamais perçu.

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