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L'instant est le séjour des corps ou des apparences

Si le temps est la condition de l'imperfection même de toute participation et par conséquent aussi la condition sans laquelle l'avènement des individus serait impossible, comment sera-t-il permis, à partir du moment où le temps a apparu, d'affirmer encore l'identification de l'être avec le présent ? Et n'y a-t-il pas une différence de nature entre le présent éternel, caractéristique de l'être total, et ce présent mobile, limite du passé et de l'avenir, dont l'existence est évanouissante et qui paraît être pourtant l'unique séjour de tous les êtres bornés ? À cette forme transitoire du présent il est préférable de donner le nom d'instant. L'instant est le croisement du temps et de l'éternité. Mais, d'une part, le fait que notre existence propre ne sort jamais de l'instant montre que notre liaison avec le présent de l'être pur ne peut pas être rompue, tandis que, d'autre part, la fugacité même du contenu de l'instant et l'impossibilité que nous éprouvons à le saisir, à plus forte raison à le retenir, montre que le moi n'est point un être constitué, mais un être qui se constitue.

Malgré le caractère paradoxal d'une telle assertion, nous sommes incapables de saisir le moi, au moins primitivement, parce qu'il n'est alors qu'une possibilité pure. Or, cette possibilité enveloppe le tout et nous sommes tenu de l'actualiser d'emblée comme une possibilité réelle, quel que puisse être ultérieurement son contenu : telle est l'expérience initiale de l'être. A ce moment le moi n'a encore aucun contenu : ce contenu ne le fera pas sortir de l'être mais lui permettra seulement de se l'approprier. Dès lors, c'est en saisissant l'être par degrés que notre moi se forme peu à peu et par conséquent il se saisit lui-même indivisiblement avec l'être dans l'acte même par lequel il se forme. Pour expliquer, en maintenant leur dualité, la coïncidence de l'être et du moi, on pourra dire que si nous coïncidons avec l'être totalement par l'instant, nous ne coïncidons avec lui que partiellement et même tangentiellement par le contenu propre de chaque instant.

C'est parce que ce contenu de l'instant exprime notre limitation que notre existence dans l'instant affecte toujours un caractère sensible ; elle implique donc à la fois la passivité et le corps : la sensation est le signe dans la pensée de la présence du corps, elle fait entrer cette présence dans la conscience en la dilatant dans le temps, en l'associant à un rudiment de souvenir et à un rudiment de tendance.

Puisque le corps est limité, il est solidaire de tout l'univers ; la sensation ne peut donc pas nous faire connaître le corps en soi, mais seulement sa relation avec tous les autres corps. Toutefois, cela ne veut pas dire que la connaissance qu'elle nous donne du corps soit foncièrement inadéquate : car il n'y a pas de corps en soi ; le corps lui-même n'est que le point d'aboutissement des influences qui, venues de tous les points de l'univers, se rejoignent en lui. Aussi les différents sensibles nous révèlent-ils l'univers en nous révélant à nous-même.

Quant au corps, il montre à la fois qu'il est caractéristique de l'individualité et qu'il peut servir de nœud entre l'objectivité et la subjectivité grâce à son aptitude à entrer dans un double système de représentations. Il y a en effet une science objective du corps, mais elle fait de lui un spectacle pour un autre et elle nous oblige à devenir pour notre propre corps un spectateur qui lui est étranger. Notre corps n'est plus alors pour nous qu'un objet au milieu des autres et toutes les actions qu'il en reçoit ou qu'il leur renvoie doivent être considérées comme actuellement exercées. Mais la sensation enveloppe encore le corps d'une manière toute différente en lui donnant accès dans notre intimité individuelle : il apparaît alors comme la condition de celle-ci. Le spectacle des choses, au lieu d'être une toile anonyme où il occupe une place variable, devient une perspective originale dont il est le centre. Les influences qu'il subit de la part des autres corps ou qu'il réfléchit sur eux dépassant dans tous les sens le point et l'instant où elles s'exercent, la conscience devient capable de les garder en réserve et de les escompter à l'avance, d'en souffrir ou d'en jouir, de les utiliser et de les régler.

Cependant il se produit dans l'instant une sorte de coïncidence entre la présence de la sensation et la présence du corps : c'est cette coïncidence qui donne à chacune d'elles sa réalité propre puisque le corps est absent s'il est pensé au lieu d'être senti et que la sensation se convertit en image dès qu'elle se détache de la présence du corps. Ainsi, bien que chaque corps subisse l'influence de tous les autres corps et engage l'histoire de tout l'univers, bien que chaque sensation, par les états qui la préparent et par ceux qu'elle suscite, engage l'histoire de tout le moi, c'est dans l'instant que la sensation et le corps acquièrent une existence originale qui, pour s'expliquer et se fonder, doit s'épanouir simultanément dans l'existence objective du réel tout entier et dans l'existence subjective de la conscience tout entière.

Aussi est-il facile de comprendre pourquoi la plupart des hommes identifient l'être avec le sensible et avec le corps. Ce préjugé est en un sens légitime non seulement parce que le moi, en tant qu'il est un être limité, ne peut se représenter sous une forme actuelle l'être total et même dans une certaine mesure sa propre nature que comme une donnée passive, mais encore parce que le souvenir et le désir, dirigés l'un vers le passé et l'autre vers le futur, au lieu de nous faire communiquer comme le sensible avec un être encore extérieur au moi, mais auquel le moi s'assimile afin d'être lui-même quelque chose, ne nous font plus communiquer qu'avec le contenu même du moi dans le temps, c'est-à-dire avec ce que nous sommes devenu et avec ce que nous voulons devenir.

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