Skip to content

Retour au livre

Chaque individu imite le tout à sa manière

Il n'y a que le tout qui existe par soi : dire qu'un individu existe, c'est dire qu'il fait partie du tout. Mais le tout est lui aussi un individu. C'est même le seul individu véritable, c'est-à-dire qui se suffise pleinement à lui-même et ne puisse être ni enrichi par un appel à des ressources extérieures, ni divisé en éléments capables de subsister hors de lui.

Chaque individu particulier, entre les bornes où nous l'enfermons, l'imite à sa manière. Il y a plus : nous rencontrons sans doute ici le caractère le plus profond de l'existence ; car, si elle est toujours semblable à elle-même et si sa simplicité empêche que l'on distingue en elle des degrés, l'objet auquel on l'applique est toujours unique et individuel, autrement l'existence ne serait qu'une idée abstraite. Ainsi, en posant l'existence, il faut poser du même coup l'individualité de tout l'univers ou, ce qui revient au même, le caractère universel de la notion même d'individualité.

C'est dire que le tout ne se réalise qu'en se proposant lui-même comme fin à une infinité d'individus dont chacun cherche à l'atteindre et à l'envelopper par l'effort de son développement autonome, mais qu'il y a entre tous ces individus un équilibre si admirable que leur collaboration suffit à maintenir et à actualiser dans chaque instant l'identité immuable du même tout. Dans cette réciprocité de la partie et du tout, il importe de ne pas perdre de vue pourtant la prééminence du tout. Car bien que chaque partie contribue à le former, elle n'est une partie que parce qu'elle s'en détache d'une certaine manière, tout en restant inscrite en lui et en puisant en lui toute la matière de son devenir.

Dire que l'individu particulier n'est pas le tout, c'est dire qu'il cherche à obtenir l'unité de suffisance plutôt qu'il ne la possède, qu'il y a en lui une puissance indéterminée qui aspire sans y parvenir jamais à obtenir la perfection de l'individualité.

Tout individu limité est attaché à un corps. C'est par ce corps qu'il est limité. C'est aussi par ce corps qu'il se distingue des autres individus. Mais ce corps n'est d'abord qu'un spectacle pour les autres et pour lui. Il ne le confond donc pas avec lui-même bien qu'il se sente étroitement assujetti à lui par l'affectivité et même par la constitution de cet horizon représentatif dont il faut toujours que le corps soit le centre. En réalité, le corps appartient à l'univers plus encore qu'au moi et il atteste la subordination du moi à l'égard de cet univers. Aussi emprunte-t-il à celui-ci la matière qu'il fait sienne et ses parties constitutives gardent-elles encore l'existence, bien que sous une autre forme, alors que la mort, en les dissociant, les a rendues indépendantes du moi.

Cependant on n'oubliera pas que, si chaque partie du monde a nécessairement quelque relation avec toutes les autres, sans quoi l'unité même de l'être serait brisée, cette relation se trouve clairement exprimée par notre corps qui, sans doute, n'occupe jamais qu'un lieu à chaque instant, mais qui, en s'attribuant la mobilité, s'attribue aussi le droit idéal d'occuper, par une circulation ininterrompue à l'intérieur de l'espace, la totalité des autres lieux.

Si le corps, au lieu de constituer notre existence propre, exprime seulement notre existence comme donnée ou comme objet, c'est-à-dire notre existence pour un autre, on conviendra que l'essence de l'individualité ne se trouve réalisée que par la conscience. On rencontre en effet dans la conscience cette intimité et cette impossibilité de sortir de soi qui sont les caractéristiques de l'être en soi et pour soi ; mais on y rencontre aussi cette limitation et cette puissance infinie de développement qui permettent de distinguer l'individu du tout en les liant inséparablement l'un à l'autre. De fait, la conscience ne se distingue du tout qu'en fixant des limites à sa représentation, mais elle ne cesse pourtant de communiquer avec lui puisque c'est en lui que cette représentation s'alimente.

Cependant, pour que le tout soit toujours actuel il faut qu'aucune des puissances qui sont en lui ne demeure jamais sans être exercée. Si, par conséquent, toutes les consciences particulières semblent s'écarter de lui par ce qui leur manque, c'est parce qu'il ne cesse de donner à l'une ce qu'il paraît refuser à l'autre. Il maintient sa parfaite immutabilité par un juste équilibre et une rigoureuse compensation de toutes les formes particulières de l'être. L'être total exprime ainsi la convergence et la réunion de toutes les perspectives que prennent sur lui les consciences individuelles. Et celles-ci, en exerçant une activité qui vient de lui et qui pourtant leur est propre, trouvent le principe de leur renouvellement et de leur progrès : elles constituent leur essence particulière et accèdent à la lumière et au bonheur selon leur capacité, c'est-à-dire selon leur mérite.

La Présence totale — Chaque individu imite le tout à sa manière has loaded