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Le tout et la partie ne peuvent pas être dissociés

La réflexion philosophique s'est toujours heurtée à deux difficultés contradictoires et qui sont pourtant solidaires : si l'on part de l'être particulier, comme l'expérience immédiate semble nous y inviter, comment est-il possible de poser le tout, qui ne peut plus être l'objet que d'une ambition idéologique ? Par contre, si, partant du tout, comme la logique semble l'exiger, on donne d'emblée à cette exigence une dignité ontologique, comment pourra-t-on retrouver ensuite les êtres particuliers ? Quel besoin le tout a-t-il de se limiter et de faire apparaître des parties dans son sein ? En d'autres termes, pourquoi le tout est-il un tout et non point une unité pure ?

L'opposition de ces deux difficultés exprime la possibilité pour la connaissance d'une double opération de synthèse et d'analyse. Mais ces deux opérations sont elles-mêmes consécutives à l'apparition du temps à l'intérieur duquel elles se déploient. D'autre part, elles ont dans le temps un caractère de réciprocité, ce qui est le signe qu'elles surmontent l'ordre même du temps, c'est-à-dire qu'elles utilisent le temps comme un simple instrument d'exposition, mais sans donner au caractère successif de leurs démarches une valeur ontologique. En fait, elles se rejoignent et se recouvrent dans le présent où elles trouvent toutes deux leur principe commun et leur signification. Car, dans le présent, le tout et la partie sont donnés inséparablement et évoqués l'un par l'autre selon la direction de l'attention. Bien plus, l'expérience qui donne la partie et l'opération qui pose le tout se réalisent à la fois, puisque c'est par un acte universel et indifférencié qu'il nous faut appréhender chaque donnée particulière, qui, il est vrai, en appelle une infinité d'autres toutes différentes entre elles.

Le problème des rapports entre la partie et le tout est donc faussé par l'apparente indépendance que ces deux termes différents introduisent entre des concepts relatifs qui n'ont de sens que l'un avec l'autre et par le caractère réversible de l'acte qui va de l'un à l'autre. C'est, si l'on peut dire, leur union qu'il faut poser d'abord : cette union ne cesse d'être maintenue dans l'opération même qui semble la briser. Celle-ci d'autre part est indiscernable de la vivante participation par laquelle le sujet constitue sa propre nature, et les mots de partie et de tout expriment moins encore les conditions initiales ou le mécanisme de l'opération elle-même que le point où provisoirement elle s'arrête.

C'est pour cela que le tout n'est point un collectif, ce qui semblerait indiquer qu'il est une juxtaposition de parties possédant déjà l'être par elles-mêmes, alors que c'est précisément dans le tout qu'elles puisent ce qui les fait être. Un terme collectif n'est point un être, mais une détermination purement abstraite puisqu'il n'assure aucune liaison réelle entre les membres mêmes de la collection. Au contraire, distinguer des parties à l'intérieur du tout, c'est sans doute limiter le tout, mais de telle manière que la partie reste encore une image du tout, non seulement parce qu'il y a entre elle et toutes les autres parties des relations nécessaires et réciproques, mais, encore parce que son existence même comme partie n'est qu'un effet de l'imperfection et de l'inachèvement dans la connaissance même que nous en prenons. Si l'analyse pouvait épuiser sa nature, actualiser toute sa richesse intérieure, le tout se découvrirait de nouveau en elle. On voit donc que si la partie est présente actuellement dans le tout, le tout est aussi présent virtuellement dans la partie, ce qui justifie le caractère indivisible de l'être et fait de la partie, comme telle, un phénomène par lequel le sujet réalise sa participation personnelle, mais échelonnée, à la totalité même de l'être. Ainsi il n'y a des parties dans le tout que pour permettre au sujet de se former lui-même en discernant dans le tout ce qui l'intéresse à chaque instant. Mais il doit encore prendre place lui-même dans le tout : et il ne le peut qu'en s'attribuant le pouvoir de l'embrasser idéalement.

Ainsi le tout, qui est la puissance parfaite à l'intérieur de laquelle les individus ne cessent de puiser les ressources qui leur permettent de se réaliser, ne cesse en même temps de se réaliser lui-même par la collaboration ininterrompue de tous les êtres qui s'épanouissent en lui.

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