La conscience creuse un intervalle entre l'acte et la donnée
Toute pensée consciente suppose nécessairement une dualité entre le sujet et l'objet de la pensée. Car c'est précisément l'intervalle qui sépare le sujet de l'objet qui fait naître la conscience. Toute connaissance parfaite, en confondant le sujet et l'objet, abolirait donc la conscience et l'individualité elle-même. On peut exprimer la différence de nature entre le sujet et l'objet, soit par la distinction entre un terme passif, qui est une pure donnée, et une activité spirituelle qui éclaire et qui enveloppe celui-ci pour se le donner à elle-même, soit par la distinction entre une multiplicité inorganisée et une puissance thématique qui rassemble et systématise des éléments dispersés. Mais cette différence se trouve confirmée par l'impossibilité où nous sommes de qualifier par le même attribut l'objet de la pensée et la pensée de cet objet ; ainsi nous disons d'une pensée qu'elle est confuse ou distincte, superficielle ou pénétrante, molle ou vigoureuse, sans que ces caractères différents engendrent la moindre modification dans l'objet auquel la pensée s'applique ; et de même, nous disons de l'objet qu'il est coloré, grand, résistant, sans que la pensée par laquelle nous le saisissons puisse être dite elle-même grande, colorée ou résistante. Ces remarques doivent donc nous conduire à séparer plus rigoureusement qu'on ne le fait en général la pensée, en tant que puissance universelle, de la diversité des termes qu'elle embrasse tour à tour sans en être altérée elle-même. Or, une expression aussi commune que celle-ci : « le monde est ma représentation », favorise précisément la confusion entre ce que l'on se représente et l'acte même de se le représenter.
Pour comprendre l'opposition entre l'acte et la donnée il semble qu'il faille remonter jusqu'à la source même de toute participation. Si l'être est la présence éternelle, cette présence se trouve transférée au moi, dès que, discernant en elle quelqu'un de ses aspects, il se solidarise avec celui-ci : elle devient alors la présence du moi à lui-même. Mais il y a pourtant une grande différence entre la présence primitive et la présence participée. La participation, il est vrai, s'effectue par un acte, mais c'est un acte constamment empêché et retenu qui, pour s'exercer, doit s'appuyer sur l'obstacle même qu'il cherche à vaincre, et qui, précisément parce qu'il prend son origine dans le tout, doit retrouver sous la forme d'une influence vis-à-vis de laquelle il demeure passif, c'est-à-dire sous la forme d'une donnée, ce qui dans le tout échappe momentanément à l'efficacité de son opération. Ainsi seulement la distinction de l'individu et du tout pourra être maintenue. Et l'on pourra admettre en un certain sens que la présence du moi à l'être se réalise d'une manière inadéquate, bien que totale, par son état et d'une manière adéquate, bien que partielle, par son opération.
Mais on comprend par là que le moi reste un et identique à lui-même par le fait de sa participation, bien que son contenu se renouvelle sans cesse comme la portion du réel que cette participation, en vertu de son caractère limité, oblige à se présenter à lui sous la forme d'une donnée ou d'un état. On comprend aussi que cette donnée soit inépuisable, car, puisqu'elle est à son rang figurative du tout, il faut qu'il y ait en elle autant de richesse qu'il y a de fécondité dans l'activité qui cherche à la réduire, et qu'elle soit limitée pourtant dans l'instant comme l'opération actuelle qui l'appréhende. La rencontre de l'acte et de la donnée se fait sur une ligne frontière entre l'indétermination de l'acte non exercé et l'indétermination complémentaire de la donnée non appréhendée.
En réalité l'opposition de l'acte et de la donnée est nécessaire pour permettre au sujet d'apparaître : c'est dans l'intervalle qui sépare ces deux termes, et qui résulte précisément de leur inadéquation, qu'il introduit son être propre. Cependant l'être total est univoque et peut être représenté aussi bien dans le langage des données que dans celui de l'acte. C'est pour cela que l'on peut indifféremment le définir comme un acte universel que limitent des données particulières, ou comme une immense donnée que limitent des actes imparfaits : il est le confluent actuel de ces deux mouvements qui cherchent vainement à l'épuiser et par conséquent à le rejoindre à travers l'infinité de la durée.
Nous saisissons la nature de l'être dans l'acte emprunté et dérivé par lequel nous nous donnons l'être à nous-même. Cet acte possède une puissance de renouvellement indéfinie. Mais il faut, pour qu'il soit nôtre, qu'il ne soit point pleinement exercé du premier coup, qu'il paraisse toujours limité et comme emprisonné par une donnée. Par là, il doit être associé à un corps. Ce corps est le séjour de l'affectivité. Seulement c'est encore l'acte de notre pensée qui fixe ses limites et qui les dépasse pour le relier à tous les autres objets donnés qui remplissent avec lui la capacité infinie de l'espace.