La participation produit l'apparition de la conscience
Trop souvent on considère l'opposition de l'objet et du sujet comme une opposition primitive et irréductible de laquelle toutes les formes de l'existence doivent être dérivées. Mais la notion de l'existence précède et surmonte cette opposition elle-même : car, en définissant l'existence par la présence, nous voyons en elle les deux termes d'objet et de sujet, sans cesser de maintenir leur originalité, se fondre dans une unité plus haute. Or la notion de la présence de l'être ne nous rend pas apte seulement à contempler un spectacle qui nous est étranger : elle fait du spectateur et du spectacle les parties d'un même ensemble. En poussant l'analyse plus profondément on pourrait dire d'une part qu'il ne peut y avoir de spectacle extérieur que pour un spectateur qui se le peint à lui-même intérieurement, d'autre part, que celui-ci ne peut s'attribuer à lui-même l'existence intérieure, et par conséquent cette conscience sans laquelle il ne pourrait pas devenir même un spectateur, que dans la mesure où il se reconnaît comme une partie privilégiée de l'univers avec laquelle le reste des choses entre nécessairement en rapport dans sa propre représentation.
L'être ne peut pas être une pure donnée. Car si on le prend dans sa totalité, il n'existe point pour un autre que pour lui-même. Mais cette existence en soi et pour soi n'est-elle pas l'existence d'une conscience ? Cependant, toute conscience, sans sortir d'elle-même, suppose la dualité tout intérieure d'un acte et d'un état, c'est-à-dire une dualité qui romprait l'unité de l'être pur. De plus, toute conscience exclut son adéquation actuelle à l'égard du tout, bien qu'elle fasse effort pour la réaliser et qu'il y ait en elle une aptitude idéale à la produire. La conscience n'appartient donc qu'à l'être fini et l'intériorité absolue du tout à lui-même ne pourrait être imaginée que sous la forme d'une conscience qui, ayant atteint son dernier point, se consommerait et s'évanouirait dans la perfection de son exercice, c'est-à-dire dans l'identité avec son objet. Mais ce n'est là qu'une limite et, si elle était atteinte, on pourrait dire aussi légitimement que l'activité même, qui est caractéristique de l'être, cesserait de s'exercer. Que resterait-il alors de l'essence de l'être ? Si l'être est essentiellement don de soi, il exige, puisqu'il n'y a rien en dehors de lui, qu'il y ait en lui des parties auxquelles il se donne. D'autre part, s'il est acte, il ne peut se donner qu'à condition de faire participer les êtres particuliers auxquels il se donne à sa propre opération. Par suite, pour qu'il demeure univoque, il faut qu'il se réalise lui-même en constituant en soi une infinité de centres d'existence indépendante dans lesquels il sera présent sous deux formes : d'une part, comme un acte riche d'une possibilité infinie, mais qui ne peut marquer sa distinction à l'égard de l'état auquel il s'applique qu'à condition de n'être achevé que dans sa possibilité même, et d'autre part, comme un état qui limite la totalité du réel, mais qui l'implique, s'inscrit en elle, et déjà l'exprime confusément ; ainsi l'acte, en reconnaissant précisément la limitation de l'état, s'en affranchit et la surmonte en la pensant. Le temps est l'instrument sans lequel l'intériorité même de l'être, inséparable de l'existence des consciences individuelles, c'est-à-dire de la distinction de l'acte et de l'état, ne pourrait pas se réaliser.
En effet, pour que la notion de l'être témoigne de son intériorité parfaite et par conséquent de son entière suffisance, il faut que l'objectivité et la subjectivité viennent s'identifier en elle. Nous disons à la fois que l'être est présent absolument, c'est-à-dire qu'il est présent à lui-même, qu'il nous est présent et que nous lui sommes présent. Mais toutes ces formules recouvrent une seule et même affirmation, à savoir que, pour que l'être soit, c'est-à-dire qu'il se suffise, il faut que son intériorité à lui-même ou son omniprésence soit réalisée, ce qui n'est possible que si chacun de ses éléments, enveloppé dans l'objectivité du tout, enveloppe à son tour le tout subjectivement. La présence pure de l'être en général doit refermer l'une sur l'autre, pour les confondre à l'intérieur d'une même unité, la subjectivité de l'objet dans chaque conscience et l'objectivité d'un sujet universel qui comprend, dépasse et fonde toutes les consciences particulières. Par là seulement, on peut légitimer la réciprocité de la présence de l'univers et du moi. Une telle réciprocité crée, il est vrai, une ambiguïté apparente puisque la présence ne se réalise pas de la même manière dans les deux cas ; toutefois cette ambiguïté est naturelle et même instructive si l'on réfléchit qu'être présent à quelque événement signifie aussi bien en être le spectateur, c'est-à-dire en faire pour nous une représentation, et y prendre part, c'est-à-dire en faire l'objet même de notre opération, par une sorte de participation à l'acte créateur.