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L'avènement du particulier est un effet de l'analyse

C'est parce que l'existence ne peut être attribuée qu'à ce qui est complet et achevé, ou à ce qui se suffit, que la notion d'existence ne peut convenir primitivement qu'au tout ; et puisque hors du tout il ne peut rien y avoir, cette notion est parfaite et immuable, elle ne peut subir ni accroissement ni diminution. Cette observation nous conduit à deux conséquences : la première, c'est que l'existence n'appartient aux êtres particuliers que dans la mesure où ils font partie du tout, la seconde, c'est que la seule méthode légitime dont l'intelligence puisse se servir est la méthode analytique. C'est donc dans le tout achevé que nous devons distinguer toutes les formes de l'inachèvement, c'est-à-dire tous les modes particuliers de l'être, opposer les modes objectifs aux modes subjectifs et introduire le temps lui-même, qui est l'instrument de l'analyse du tout et un élément intégrant de ce monde de la connaissance, ou de l'expérience, qui n'est que le tout analysé.

Mais il y a deux conceptions bien différentes du tout. Si on adopte comme origine la partie, on regarde nécessairement le tout comme un terme collectif, c'est-à-dire abstrait ; de plus, comme il est impossible de l'atteindre par une simple juxtaposition d'éléments, il devient à nos yeux un idéal indéterminé, un indéfini. Si on médite au contraire sur la fonction analytique de l'intelligence, — dont la démarche précédente ne peut qu'essayer de totaliser à chaque instant les résultats, — on aperçoit que se donner le tout, c'est poser la possibilité même de cette analyse, c'est en décrire pour ainsi dire l'exercice, c'est exiger non pas qu'elle s'achève, mais qu'elle puisse commencer, c'est saisir dans l'unité subjective de son opération le caractère intelligible de cette même totalité dont on poursuit ensuite le mirage dans la dilatation indéfinie d'un monde composé de parties.

En allant plus loin, nous dirons que la présence d'un objet n'est pas seulement l'être propre de cet objet, mais qu'elle est l'être même du tout à l'intérieur duquel cet objet vient s'inscrire et qu'il détermine d'une manière originale pour le faire entrer dans la perspective de tel sujet : l'être total n'est donc pas seulement nécessaire comme le support purement abstrait de tous les êtres particuliers, mais comme la condition actuelle et concrète de leur présence. Et, sous une forme un peu différente, nous dirons encore qu'il ne peut y avoir de présence réciproque que là où il y a une dualité, mais que cette dualité suppose un acte d'analyse dont l'unité n'est que l'expression subjective de l'unité primitive de l'objet analysé.

Ainsi il est inévitable que l'être apparaisse tour à tour comme une parfaite unité et comme une parfaite totalité. Mais celles-ci doivent se recouvrir avec exactitude. Si on les distingue, c'est parce qu'entre elles s'introduit la multiplicité dont l'unité est considérée comme l'origine et la totalité comme la consommation. Dès lors, on est naturellement incliné à penser que, lorsqu'elle s'épanouit dans le multiple, l'unité s'enrichit au lieu de se briser. Cependant on peut observer dans l'unité arithmétique quelques-uns des caractères et la même ambiguïté que nous venons de reconnaître dans l'idée de l'être. Car on peut faire de l'unité un nombre parmi les autres, le plus simple d'entre eux et qui se retrouve dans tous les autres, bien qu'au milieu de synthèses beaucoup plus complexes et qui font apparaître des propriétés nouvelles qui ne pouvaient pas lui être attribuées. On la considérera alors comme génératrice de tous les autres nombres, mais grâce à des opérations synthétiques où l'on ne se borne pas à la composer avec elle-même : car, pour répéter l'unité, il faut aussi pour ainsi dire la détruire, poser qu'elle ne se suffit plus et qu'elle peut s'enrichir en appelant à l'existence les autres nombres où elle semble encore présente, mais seulement comme l'un des termes d'une relation, et où par conséquent elle est incessamment dépassée.

La thèse que nous défendons est toute différente : elle consisterait plutôt à faire dériver tous les nombres de l'unité par une opération de sous-division, de telle sorte que chaque nombre, bien qu'il contienne l'unité et qu'il soit aussi une unité dans son ordre, posséderait seulement quelques-unes des propriétés contenues dans l'unité et qui se révèleraient précisément dans leur contraste avec les propriétés de tous les autres nombres.

Ainsi on peut dire, si toutes les idées sont particulières, que l'être est une idée et qu'il n'en est pas une, comme l'unité est un nombre et n'en est pas un. Les idées sont engendrées par l'être, comme les nombres par l'unité : mais c'est que, loin d'y ajouter, elles le divisent en faisant apparaître sa richesse et sa fécondité.

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