L'être est un acte omniprésent et non pas une somme
L'être peut être considéré à deux points de vue différents selon que l'on essaie de l'embrasser dans la multiplicité infinie des objets auxquels sa notion s'applique, ou selon qu'on essaie de saisir dans chacun d'eux la multiplicité infinie des caractères que la pensée y découvre tour à tour. Dans ces deux opérations on soutiendra qu'il s'agit seulement d'un passage à la limite, du moins si l'on part d'abord de l'expérience du particulier, et qu'un passage à la limite est toujours hypothétique, on pourrait même dire chimérique. Aussi n'est-ce pas en assemblant d'une part des objets finis qu'on atteindra l'être total, ou l'existence même de l'univers, ni en assemblant d'autre part des caractères particuliers qu'on atteindra jamais l'être individuel, ou la pleine réalité d'une parcelle quelconque du concret.
Mais cette impossibilité d'atteindre l'être par des opérations de totalisation, et la nécessité pourtant de le poser, prouvent précisément que sa notion est primitive et que la découverte de ses différents aspects est un effet de l'analyse. Or, il n'y a pas plusieurs manières d'entrer dans l'être et l'identité de la notion d'être, qui reste toujours mystérieuse si l'être doit être défini par une synthèse de termes tous différents destinée à rendre compte de son avènement, s'explique mieux si l'existence de chaque terme apparaît comme une délimitation du même tout, c'est-à-dire comme un témoignage de la présence de tous ces termes dans un univers unique. Dès lors, il n'y a pas de différence de nature entre le tout de l'univers, qui appelle à l'existence tous les individus qui le réalisent, et le tout de l'individu, qui non seulement doit s'inscrire dans le tout de l'univers, mais qui l'exprime à sa manière et l'appelle à l'existence pour se soutenir.
C'est la raison pour laquelle les philosophes sont d'accord pour admettre que le tout se trouve présent dans chacune de ses parties, ce qui peut être rendu intelligible, dans la considération de l'univers matériel, en observant que chaque point est un nœud de relations qui réunissent ce point à tous les autres et, dans la considération de l'univers spirituel, en observant qu'aucune pensée particulière ne se suffit et que chacune d'elles implique toutes les autres.
C'est là le signe que, si l'être doit être nécessairement identifié avec le tout, le tout dont nous parlons n'est pas une collectivité, puisqu'on supposerait alors quelque terme antérieur au tout et qui, en se multipliant, fonderait sa réalité ; il est nécessairement donné en chaque point dans son intégralité comme une vérité unique et plénière, dont toutes les déterminations particulières expriment la richesse, mais en la limitant et sans jamais l'épuiser. Ce tout doit être conçu comme une unité antérieure à toutes les analyses et qui en fonde la possibilité. Si la synthèse par laquelle nous cherchons à le reconstruire parvenait un jour à s'achever, elle atteindrait un dernier point où on la verrait se dénouer en un acte unique de pensée qui seul est capable de donner une existence parfaite et indivisible à l'univers entier et à tous les individus qu'il enveloppe et qui continuent inlassablement à le former.
Mais s'il est utile de toujours considérer l'idée du tout afin que l'unité de l'être ne cesse de nous être présente, on ne saurait méconnaître pourtant que la seule considération de l'extension de l'univers risquerait de nous disperser en nous invitant à abandonner chacune des formes particulières de l'être, dès la première rencontre, afin de courir sans trêve de l'une à l'autre. Aussi est-il bon de se souvenir aussitôt que le tout est présent dans chacune d'elles et qu'il s'agit pour nous de pouvoir l'y retrouver grâce à un regard assez pénétrant. Dans ce sens on pourrait dire que les esprits les plus forts sont ceux qui saisissent l'être dans sa simplicité plutôt que dans sa variété, qui recherchent non pas une connaissance en largeur, qu'on obtient en parcourant pour les réunir le plus grand nombre possible des aspects du réel, mais une connaissance en profondeur qu'on obtient en bannissant toute vaine curiosité, en demeurant dans une sorte d'immobile activité qui nous permet, au-dessous de chaque aspect du réel, même le plus humble, d'atteindre l'origine concrète et la racine commune de toute diversité. Lorsqu'un contact toujours identique et toujours nouveau, et qui, s'il n'est pas maintenu par une incessante opération, s'abolit aussitôt, est réalisé entre notre conscience et l'unité de la présence universelle, la contemplation des formes multiples de l'existence nous donne une joie pleine de sécurité qui, sans nous troubler et sans nous divertir, met à la portée de notre sensibilité cette abondance infinie que la première expérience intellectuelle de l'être nous avait fait pressentir et, en droit, livrée déjà tout entière.
Celui qui espère atteindre l'être en reculant indéfiniment par un mouvement impatient les bornes de son horizon s'engage dans une série indéfinie d'apparences qui le déçoit et le rend esclave. Mais chacun de nous rencontre l'être en chaque point s'il consent à exercer un acte avec lequel il lui appartient de s'identifier et qui le rend indifférent aux états, bien que chaque état reçoive de cet acte tout son prix et qu'il illustre, en l'enfermant chaque fois entre des limites, sa fécondité sans mesure.