L'être d'une chose est identique à la réunion de tous ses attributs
Il est à craindre que les caractères que nous avons attribués à l'être ne paraissent point respecter la distinction classique entre la notion d'existence et celle de réalité. En effet, on pense en général que si l'existence est toujours identique à elle-même, c'est parce qu'elle est abstraite et la plus pauvre de toutes les notions, tandis que la réalité, qui au contraire est pleinement déterminée et indiscernable de la totalité du concret, doit recevoir une infinité de formes différentes toutes irréductibles l'une à l'autre. Ainsi, l'existence pourrait être appliquée, comme toutes les notions générales, à une multiplicité infinie d'objets, tandis que nous ne pourrions saisir tel objet réel que dans telle expérience particulière spécifiquement différente de toute autre.
Or ce que nous cherchons à atteindre en effet, c'est la notion d'existence pure, mais nous croyons que, là où l'existence est donnée, la réalité l'est aussi. Et sur ce point nous sommes d'accord avec le sens commun contre la spéculation. On ne peut parler de l'existence d'une chose sans admettre en même temps la présence en elle de la totalité de ses déterminations. Or, si l'on suppose au contraire que l'existence est un simple schéma conceptuel auquel il faut adjoindre, pour lui donner une valeur concrète, un ensemble de qualités, on admet d'une manière contradictoire que l'on peut poser une existence pure qui ne serait l'existence de rien, — non pas même l'existence d'une idée, puisqu'une telle existence serait concrète et plénière dans son ordre, — mais une pure existence en idée, à laquelle on conférerait ensuite une sorte d'existence nouvelle qui serait la seule existence réelle, le jour où on l'enrichirait par des attributs qui, sans participer primitivement à l'être, seraient capables pourtant, en s'unissant à cette existence abstraite, d'engendrer l'existence concrète.
Mais qui ne voit que l'existence, au lieu d'être une sorte de schéma abstrait et pour ainsi dire de cadre notionnel de toutes les autres notions, exprime au contraire la plénitude parfaite de chacune d'elles ? Car ce n'est que lorsqu'un acte intellectuel est entièrement déterminé et qu'il n'y a plus rien en lui d'abstrait, c'est-à-dire d'inachevé, qu'il coïncide avec la réalité. Jusque-là, la distinction persiste toujours entre la connaissance et l'être : mais la perfection d'une connaissance ôte à celle-ci son caractère subjectif, la dénoue des lisières dans lesquelles l'enferme la perspective de chaque conscience et nous permet par conséquent de la confondre avec l'être lui-même. Et si l'on prétend que cette perfection ne peut être qu'idéale, nous sommes prêts sans doute à le reconnaître, mais nous nous demandons comment, dans une connaissance imparfaite, se réalise la distinction entre la représentation et l'objet, sinon parce que nous considérons l'objet comme une représentation qui serait achevée. Il ne faut pas s'étonner par suite si la notion de conscience implique toujours une limitation de l'être pensant sans laquelle la représentation et l'objet représenté seraient indiscernables. Mais dès lors on se rend compte que l'être est sans doute la plus riche de toutes les notions puisque nous ne pouvons employer ce terme légitimement que lorsque la connaissance ne trouve plus rien à ajouter à l'image qu'elle se fait du réel. C'est qu'alors, au lieu d'une image, on se trouve en présence du réel lui-même.
On objectera que, si cette idée de l'achèvement se confond avec l'idée même de l'être, il n'y a pas une seule idée de l'être, mais une infinité, autant d'espèces d'être qu'il y a d'objets différents formés d'un ensemble défini d'attributs particuliers. Mais on ne peut méconnaître que la notion de l'achèvement reste la même, quels que soient les différents éléments dont la réunion constitue précisément à nos yeux chaque objet individuel. Et ce paradoxe reçoit une justification si l'on s'aperçoit, d'une part, qu'à l'intérieur de tout objet il y a une richesse inépuisable d'attributs, d'autre part, que chaque objet se trouve en fait relié à tous les autres, de telle sorte que les différents objets contiennent en eux le même tout et qu'ils ne se distinguent que par la vue ou la perspective originale que chacun d'eux nous ouvre sur lui. On voit donc que si c'est par sa liaison avec tous les autres que chaque objet se réalise et s'achève, la notion d'être ou d'achèvement est partout la même. Elle se confond avec la notion même de cet univers indivisible à l'intérieur duquel chaque terme particulier est suspendu par les mêmes fils innombrables qui viennent se recroiser en lui comme en tous.
En résumé, saisir l'être d'une chose, c'est saisir sa perfection propre qui ne diffère pas de la perfection du tout dont elle fait partie. Et par conséquent cette notion de l'existence, qui est en apparence la plus étroite de toutes, exprime en même temps le dernier point que peut atteindre l'enrichissement d'une notion quelconque lorsqu'elle cesse d'être abstraite. Au point où l'on vient de parvenir, l'existence n'est plus une chose, elle redevient identique à l'acte infiniment fécond avec lequel elle s'était identifiée avant que l'analyse mît à notre portée la diversité des aspects du monde. Car c'est seulement à un acte que l'on peut demander de présenter cette unité d'une indivisible acuité à l'intérieur de laquelle il faut resserrer l'infinité des déterminations par lesquelles, dans chaque instant, nous actualisons, sous la forme d'une donnée particulière et limitée, les différentes étapes de notre vie participée.