L'être est la totalité du possible
Il est nécessaire de définir l'être non pas comme ce qui est connu, mais comme tout ce qui peut l'être, ou encore comme l'objet absolu d'une pensée adéquate et, puisque cette pensée se confond avec son objet, comme la Pensée parfaite. (On saisit bien ici l'originalité des deux termes absolu et parfait en même temps que leur rapport. L'absolu est antérieur à la pensée individuelle, mais il la fonde et c'est pour cette raison que celle-ci est relative. La perfection est le terme vers lequel tend la même pensée individuelle à travers la série infinie de ses opérations qu'elle ne pourrait achever qu'en disparaissant elle-même : aussi reste-t-elle imparfaite aussi longtemps qu'elle garde une existence séparée.)
Mais une telle conception n'aboutit-elle pas à une réalisation préalable illégitime et purement verbale de tout le possible ? Ne consiste-t-elle pas à ramasser et à solidifier dans un terme unique et transcendant, être absolu ou pensée parfaite, tous les actes de connaissance que tous les êtres limités pourront jamais accomplir ? Ce qui choque le plus les empiristes dans les Idées de Platon ou dans la Substance de Spinoza, c'est sans doute que ces deux philosophes, au lieu de prendre comme modèle de l'être le phénomène, ont appuyé celui-ci sur une réalité plus stable, mais aussi plus riche et plus féconde, bien qu'elle ne dépasse pourtant tous les phénomènes que par la seule surabondance des possibilités dont chaque phénomène exprime une manifestation particulière et isolée. On évite ainsi de faire de l'être un terme abstrait obtenu par un procédé de généralisation, mais c'est pour accumuler en lui, en vertu d'une simple opération de langage, toutes les propriétés que l'expérience nous révélera en lui tour à tour.
Cependant le possible est lié à l'être plus intimement que l'on ne croit. D'abord il est un être de pensée, ce qui veut dire non pas qu'il n'est pas un être véritable, mais qu'il est un être dont la pensée commence seulement à prendre possession. C'est même parce que la pensée ne fait encore que l'effleurer qu'on le considère comme une pure création de la pensée en lui opposant l'être actuel, c'est-à-dire un être mieux déterminé et dont la pensée a déjà reconnu quelques caractères essentiels. Car la pensée se sent plus libre dans son premier élan que dans la suite des démarches précises par lesquelles elle se calque sur le réel pour le recouvrir avec fidélité : il semble, à mesure qu'elle s'enrichit, qu'elle cherche à refouler et à perdre peu à peu par l'excès même de son activité la subjectivité qui était inséparable de son premier accès dans l'existence.
Il y a plus : le possible n'est pas seulement un acte de pensée indéterminé et qui se trouvera oublié quand la pensée atteindra le réel ; non seulement cet acte initial reste présent dans tous les actes ultérieurs qui le développent, mais ces actes ultérieurs eux-mêmes expriment chacun pour leur compte un système de possibilités plus complexe. Au moment où la pensée saisit un objet, l'opération par laquelle cet objet est saisi, en tant qu'elle se distingue de cet objet, constitue précisément la possibilité de cet objet. Ainsi le possible se révèle à nous par l'activité de la pensée considérée à la fois dans son mouvement primitif et dans la multiplicité indéfinie de ses opérations. Il se confond avec l'existence même d'une pensée totale, soit que l'on ait en vue l'intégralité de sa puissance de développement, soit que l'on envisage tout le détail des manifestations par lesquelles s'exprime celle-ci. Mais alors la distinction entre l'être et le possible est abolie.
Au point où nous sommes parvenu, poser l'être, c'est poser tout le possible. Ce possible n'est point un abstrait puisqu'il est identique à l'universalité de l'acte pur : il ne devient un possible imparfait que par la participation imparfaite de tel être fini, bien qu'en donnant l'être à tous les individus, à toutes leurs opérations, à tous leurs états, à tous les phénomènes auxquels ils s'appliquent, il ne leur donne qu'un bien dont il jouit lui-même éternellement.
L'opposition du possible et de l'être comme celle de l'objet et de la pensée est donc produite par l'individualité et l'intervalle qui les sépare peut être considéré comme la condition de sa naissance : en soi elle n'a pas de signification. Bien plus, comment pourrait-on concevoir les objets non perçus autrement que comme les objets possibles d'une pensée qui dans l'instant ne s'exerce pas, et par conséquent la pensée qui ne s'exerce pas autrement que comme capable d'actualiser tous les objets réels au delà de la sphère de la pensée qui s'exerce ? Il arriverait même, si l'on voulait confondre l'être, comme on le fait souvent, avec l'actualité de la donnée, que le tout serait alors représenté d'une manière plus adéquate par l'idée du possible que par l'idée de l'être ; mais cette représentation ne serait pourtant valable qu'aux yeux d'un individu fini, et celui-ci ne manquerait pas de reconnaître que tout ce possible, qui marque par rapport à lui les limites de sa participation, possède vis-à-vis de son être participé une dignité et une efficacité singulières, puisque c'est en lui qu'il puise l'élan de son activité et la matière de son devenir. Il y a plus : on pourrait dire, par une sorte de renversement, que si, à l'égard de l'être fini, l'être total paraît une pure possibilité, inversement, à l'égard de l'être total, qui demeure toujours inaltéré, quelle que soit la destinée des êtres finis qu'il abrite dans son sein, ceux-ci demeurent, même quand ils s'actualisent, des possibles toujours disponibles et qui peuvent toujours être remis sur le métier.
Mais en admettant, comme on le fait souvent, que le possible est plus riche que l'être, on laisse entendre que l'être peut être considéré comme exprimant seulement un aspect du possible. C'est le contraire qui est vrai. Les possibles particuliers sont toujours empruntés à l'être, ils sont obtenus par la soustraction de certaines de ses déterminations. Ils ne sont distingués les uns des autres que pour permettre à l'individu de participer à l'être par le double jeu de son intelligence et de sa volonté en constituant librement la sphère de sa connaissance ou celle de son action. Mais cela même nous oblige à affirmer que tous les possibles réunis ne se distinguent plus de l'être même. Et l'on peut dire alors que le caractère le plus profond de l'être, c'est précisément la possibilité vivante par laquelle il ne cesse de se réaliser.