La pensée de l'être porte déjà en elle l'être même qu'elle pense
Au moment où la pensée se distingue de l'être pour nous le révéler, il faut pourtant que nous la considérions comme possédant l'être elle-même, c'est-à-dire comme étant d'abord une détermination de l'être. Ainsi, puisque la pensée de l'être est elle-même un être, elle doit jouir par rapport à son objet d'une compétence et d'un privilège que l'idée de l'homme ne possédera jamais non pas seulement à l'égard de l'être, mais même à l'égard de l'homme. C'est par ce trait que la pensée de l'être accuse, d'une part, sa puissance et sa fécondité et, d'autre part, sa distinction à l'égard de toutes les pensées particulières auxquelles elle doit fournir nécessairement une garantie et un point d'appui.
Nous nous trouvons ici en présence du cercle vivant dans lequel notre pensée s'enferme elle-même dès son origine et dans chacune de ses démarches. Ce cercle est le véritable terme primitif que toute philosophie cherche d'abord pour donner un fondement solide à la suite des opérations de la pensée ; mais c'est un terme qu'il ne convient pas d'oublier une fois qu'on l'a rencontré, au moment où l'on parcourt ensuite dans le temps les autres anneaux de la chaîne. Il justifie tous les actes particuliers de notre esprit, qui l'impliquent, mais qui le divisent. Il est constamment présent dans chacun d'eux. On peut l'énoncer sous la forme suivante : la pensée de l'être est adéquate parce qu'elle est réciproque de l'être de la pensée, ou, en d'autres termes, parce qu'il est nécessaire d'inscrire dans le même être son opération et son objet.
Lorsqu'on insiste, comme on le fait surtout depuis Descartes, sur l'intérêt que présente la découverte de la pensée par elle-même, on méconnaît la véritable portée de cette découverte, qui est moins de donner à notre être propre un caractère purement subjectif, que de lui ouvrir une place, grâce à cette forme subjective, à l'intérieur de l'être absolu dont la présence nous est alors révélée par la révélation de l'existence même de notre moi. C'est une des illusions les plus curieuses de l'intelligence de croire que, lorsque nous avons rencontré la pensée, nous avons besoin d'un nouvel effort de la pensée elle-même pour qu'elle atteigne l'être par une sorte de saut périlleux qu'elle ferait hors de ses propres frontières. Il est également impossible de soutenir que l'être est transcendant à la pensée, et que la pensée, demeurant enfermée en elle-même, est incapable de jamais rencontrer l'être, puisque la pensée ne peut se poser sans poser son être, c'est-à-dire sans poser l'être indivisible qu'elle détermine.
Cependant la plupart des hommes considèrent une existence de pensée comme n'étant pas une existence du tout ; et ils cherchent le véritable modèle de l'existence dans la limitation que la pensée reçoit au moment où elle se heurte aux données de la sensibilité. Mais le caractère distinctif d'un esprit philosophique, c'est sans doute d'être capable de considérer les idées comme ayant une existence dans l'entendement qui, bien qu'étant liée à l'existence que les objets possèdent dans la sensibilité, ne lui est pas inférieure en dignité : aussi bien la fonction de la pensée est-elle exclusivement de distinguer les opinions individuelles des idées vraies, c'est-à-dire universelles. Au lieu d'opposer la fugacité de l'idée à la stabilité relative de l'objet, on s'apercevra alors que, bien que l'idée soit un acte et sans doute parce quelle est un acte, elle surpasse infiniment tous les objets en résistance et en durée. Elle prouve son ascendant sur tous ceux-ci, non pas seulement dans l'opération par laquelle elle cherche à les saisir, mais plus encore dans l'opération par laquelle elle nous permet de les modifier et même de les engendrer, évoquant ainsi naturellement dans notre esprit l'image admirable par laquelle Platon voulait que les objets fussent comme des ombres et les idées comme leurs corps.
Une fois donc que l'on s'est affermi dans cette certitude que la pensée ou l'idée est une existence réelle, disons simplement une existence comme les autres et non pas même une existence privilégiée, — car c'est une chose singulière que l'existence privilégiée de la pensée ne soit utilisée que pour détruire, au lieu de la fonder, la notion d'existence en général, — une fois que, renversant l'argument familier à tous les penseurs idéalistes, on s'habitue à considérer non pas seulement tous les êtres comme des pensées, mais toutes les pensées comme des êtres, on ne se contentera pas de mettre la pensée de l'être sur le même plan que toutes les autres. On reconnaîtra quelle a une valeur absolue et qu'elle est la seule idée qui soit nécessairement adéquate à son objet. Toute idée générale en effet possède un excès de puissance qui lui permet de déborder son objet et un défaut de richesse par lequel elle permet à l'objet de la déborder à son tour. Mais il est contradictoire que l'idée simple de l'être puisse dépasser l'être, puisque rien ne le dépasse, ou être dépassée par lui, puisqu'elle le contient elle-même : elle joue donc par rapport à lui à la fois le rôle de contenant et de contenu ; il y a entre elle et son objet une sorte de réciprocité, ce qui veut dire qu'elle est de toutes les idées la seule qui soit en même temps une intuition.
Toutes les autres idées évoquent, en se distinguant au moins théoriquement de leur objet et à plus forte raison de l'être de leur objet, une marge entre le possible et le réel que l'idée totale de l'être abolit nécessairement. Mais, si les idées prises en elles-mêmes sont des êtres, ce seul caractère suffit pour que l'idée de l'être acquière un privilège auquel les autres ne peuvent pas prétendre, puisqu'en disant que l'idée de l'être est un être, on obtient entre la représentation et l'objet une exacte superposition, qui ne saurait être réalisée ni par la pensée du bleu, qui n'est pas bleue elle-même, ni par la pensée de l'arbre, qui n'est pas elle-même un arbre.
Nous savons qu'on ne gagne rien d'ailleurs en disant que l'être auquel la pensée s'applique est différent de l'être même de cette pensée. Partout où l'on rencontre l'être on le rencontre tout entier parce que sa notion est simple et indécomposable. Et comme on ne peut pas distinguer l'être et le tout, il est évident que l'être de la pensée, même s'il est qualifié dans une seconde démarche comme l'acte d'un sujet, doit s'identifier avec l'être sur lequel porte la pensée, même s'il est qualifié corrélativement comme l'objet de cet acte ou comme un état de ce sujet.