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La pensée ne se distingue de l'être que par son inachèvement

Bien que l'être enveloppe et dépasse en droit toute pensée actuelle, n'est-on pas astreint en fait à l'enfermer dans les limites de celle-ci ? Autrement, comment serait-il possible d'en avoir l'expérience et même d'en parler ? Sans doute, il semble, puisque la pensée est une détermination de l'être, que l'être doit pouvoir être considéré comme le genre et la pensée comme l'espèce. Mais alors ne devons-nous pas dire que nous avons affaire à un genre dont nous ne connaissons qu'une seule espèce ? Bien plus, nous n'avons pu poser le genre qu'en lui attribuant déjà les caractères de l'espèce, c'est-à-dire en faisant de l'être une pensée possible qui est une pensée non actuelle.

Cependant il se trouve que cette définition est justifiée par l'analyse de l'opération même de la connaissance. Si, en effet, au moment où la pensée se pose, elle apparaît toujours comme l'acte d'un sujet fini, si elle est toujours fragmentaire et inachevée, mais s'il est vrai qu'elle reçoit son mouvement de plus haut, même quand elle cherche et quand elle tâtonne, si enfin elle se perfectionne dans le temps en se conformant de plus en plus étroitement à son objet, on demandera comment elle peut concevoir cet objet qu'elle distingue d'elle-même et avec lequel elle aspire à s'identifier. En disant qu'elle ne peut le considérer que comme son propre achèvement ou sa propre perfection, on veut dire que l'objet n'est point, par rapport à elle, dans un univers séparé, qu'il ne lui appartient pas d'en prendre possession grâce à une sorte de détente ou de renoncement en laissant envahir par lui sa propre puissance passive et réceptive, comme le soutiennent certains défenseurs de l'intuition, mais qu'au contraire l'objet ne peut, au moment où il est atteint, donner à la pensée une satisfaction plénière que parce qu'il se confond avec son pur exercice, de telle sorte que, si le contenu du réel paraît être devenu d'une transparence absolue, c'est qu'en fait ce contenu s'est évanoui : alors seulement il n'oppose plus à l'esprit aucune résistance, même pas cette résistance purement logique que crée la dualité.

On vérifie ainsi une fois de plus que notre pensée se trouve placée à mi-chemin entre un objet encore inconnu, dont elle détache par l'analyse une suite d'aspects qui forment les états de la conscience subjective, et un objet parfaitement connu, qui est le terme de son effort, qui recouvre l'objet primitif auquel elle s'était appliquée d'abord, et qui doit être conçu désormais comme une idée pure, bien que la conscience, inséparable de l'individu et distincte par essence de l'objet quelle enveloppe, se retire nécessairement de celui-ci au moment où, par sa plénitude même, elle vient se confondre avec lui. L'écart entre la pensée et l'être, c'est donc l'écart entre une pensée inachevée et une pensée achevée, entre une pensée qui se cherche et une pensée qui se trouve.

On comprendra dès lors pourquoi il y a entre l'idée et le réel à la fois homogénéité, distinction et liaison. Il y a entre eux homogénéité, ou en d'autres termes le semblable seul peut connaître le semblable, puisque la pensée doit participer à l'être et que l'être auquel la pensée s'applique ne peut être pensé lui-même que comme une pensée sans limitation. Il y a entre eux une distinction, car cette distinction est la condition sans laquelle une pensée individuelle, limitée et imparfaite, mais capable de progrès, c'est-à-dire une conscience, ne pourrait pas se constituer. Enfin, la liaison de ces deux termes est la loi selon laquelle, au sein d'une pensée totale, s'insère une pensée particulière qui tient de la première à la fois son origine et son essence, mais qui se meut dans le temps et qui, pour rendre sienne l'activité primitive à laquelle elle participe, doit rompre l'unité de celle-ci en opposant l'être à la pensée et chercher ensuite à les unir empiriquement dans un admirable circuit, toujours recommencé et toujours incapable d'être fermé, qui constitue la vie émouvante de tous les esprits finis.

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