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Chapitre XI. La mort

1. La méditation de la mort.

Il est impossible d'établir la moindre séparation entre la méditation de la vie, conseillée par Spinoza, qui pense que la méditation de la mort est la marque de notre impuissance, et la méditation de la mort conseillée par Platon, qui pense qu'elle est la méditation de la vie véritable. Car la vie et la mort forment un couple : elles n'ont de sens qu'en s'opposant ; et le contraire de la vie n'est pas le néant, mais la mort. C'est l'idée de la mort, c'est-à-dire d'une vie qui se termine, qui donne au sentiment de la vie son extraordinaire acuité, son infinie puissance d'émotion. Dès que l'idée de la mort s'éloigne, la vie n'est plus pour nous qu'une habitude ou un divertissement : seule la présence de la mort nous oblige à la regarder face à face. Celui qui se détourne de la mort afin de mieux jouir de la vie se détourne aussi de la vie et, pour mieux oublier la mort, il oublie la mort et la vie.

C'est parce que notre vie qui recommence tous les matins est close par la mort et ne recommence plus jamais qu'elle est pour nous un absolu ; il faut l'épuiser en une fois. Et le tragique de la vie s'accroît à penser qu'elle recommence indéfiniment, mais dans un monde dont nous sommes absent : en ce qui nous concerne, les dés sont jetés une fois pour toutes ; si nous nous trompons, c'est à jamais.

La naissance, qui borne notre vie à l'autre bout, n'a point pour nous une présence aussi aiguë : car elle ouvre notre destinée sur une promesse, tandis que la mort la referme sur un accomplissement. Peut-on même dire que nous soyons présent à notre naissance, qui nous propose l'existence plutôt qu'elle ne nous la donne, et qui la replonge en arrière dans d'immenses ténèbres ? C'est la destinée de tout être de germer dans l'obscurité, comme le grain de blé, et de mourir dans la lumière. Nous ne sommes tout à fait présent à nous-même que le jour de notre mort où nous ne pouvons plus rien ajouter à notre être réalisé, où l'univers, en nous recueillant, nous livre enfin à nous-même.

Mais si la mort éclaire le sens de la vie, c'est la vie à son tour qui nous donne l'apprentissage et, pour ainsi dire, l'expérience de la mort. Car celui-là seul jouit de l'essence de la vie qui est capable, en acceptant toutes les morts particulières que le temps ne cesse d'infliger à tous les moments de son être séparé, de pénétrer jusqu'à cette profondeur secrète où tous les esprits puisent l'aliment qui les immortalise. Quand un être s'est renoncé lui-même, la mort est sur lui sans pouvoir. Loin de chercher à retenir quelque chose au delà de la mort, loin d'être ambitieux de rien posséder, même dans cette vie, il ne cesse de faire dès maintenant le don perpétuel de lui-même.

La méditation de la mort, en nous obligeant à percevoir nos limites, nous oblige à les dépasser. Elle nous découvre l'universalité de l'Etre et sa transcendance par rapport à notre être individuel. Ainsi, elle nous ouvre l'accès non pas d'une vie future, qui garderait un caractère toujours provisoire, mais d'une vie surnaturelle, qui pénètre et qui baigne notre vie manifestée : il ne s'agit pour nous ni de l'ajourner, ni même de la préparer, mais, dès aujourd'hui, d'y entrer.

2. La crainte de la mort.

La crainte de la mort est d'abord un tremblement du corps qui déjà s'effondre à la pensée du coup qui va l'anéantir. Mais elle est surtout la douleur extrême de l'amour-propre qui ne se borne point à subir quelque perte, à abandonner tout ce qu'il croit posséder, tous ses biens, toutes ses joies et jusqu'à l'aliment et à la lumière du jour, mais qui se sent lui-même forcé de succomber, de renoncer non plus à l'objet du désir, mais au désir même.

Le consentement à la mort est parfois l'effet d'un épuisement de la vie et de l'amour que le vivant a pour elle. Ainsi il arrive que celui qui attache sa pensée aux soucis et à la misère de son existence temporelle regarde la mort avec assurance ; mais c'est par lâcheté et non pas par courage. Il y a même un certain désir de la mort qui est le dernier point de la paresse : il est le désir de la paix matérielle. Mais celle-ci ne parvient elle-même à nous séduire que parce qu'elle est le symbole de la paix de l'esprit, qui est le contraire de l'inertie, qui est l'état d'une activité jouissant de son pur exercice.

On observe par contre une indifférence à l'égard de la mort chez tous ceux qui ont confiance dans la vie, et une angoisse de la mort chez tous ceux qui maudissent la vie. Les premiers, dévoués à l'action et à la joie, n'ont pas le temps de penser à la mort. Ils imagineraient volontiers qu'elle sera bonne pour eux comme la vie elle-même. Les autres, dont la vie est vide, la remplissent par la crainte. Il est conforme à l'ordre qu'ils étendent leurs soupçons également à la mort, à la vie et à ce vaste système des choses où elles s'associent.

Celui qui aime la vie, qui jouit de son essence, qui sait qu'elle se donne toujours à lui tout entière, mais qu'elle ne cesse de lui découvrir toujours de nouveaux aspects d'elle-même, ne craint pas la mort parce qu'il a de la vie une possession si parfaite qu'il se sent capable de l'emporter avec lui jusque dans les étoiles. Mais celui qui hait la vie parce qu'il croit n'en avoir rien reçu, craint la mort parce qu'il sait qu'elle doit fixer son état pour l'éternité : il préfère continuer toujours à gémir et à attendre.

Si nous savions que notre mort doit certainement se produire tel jour déterminé, au lieu d'apparaître comme toujours possible et toujours évitable, la craindrions-nous encore ? Il faudrait bien finir par s'y préparer et par l'accepter. Mais si l'heure est incertaine, l'événement est certain : la mort fait tellement corps avec la vie qu'il faut donner à l'une et à l'autre un unique consentement. Seulement celui qui connaîtrait à l'avance le terme de sa vie vivrait jusque-là avec une sorte de sécurité ; il ajournerait cet examen intérieur, ces pensées et ces résolutions spirituelles qui donneraient à chacune de nos actions une valeur absolue, si nous pouvions l'accomplir en pensant qu'elle est la dernière.

Si nous craignons la mort, c'est parce que, sentant bien que notre vie est un vide à combler, nous craignons toujours de n'avoir pas réussi et nous demandons toujours un répit pour ajouter ce qui manque. Mais c'est là un effet de l'amour-propre. Car la vie est un moule qu'il nous appartient de remplir ; mais nous ne savons pas quelle est sa grandeur. Celui qui mène à bien la tâche de chaque jour doit toujours s'attendre à voir le moule se briser et la statue apparaître. Celui qui redoute la mort veut garder éternellement un moule où il n'a rien su mettre : il ne veut point voir la statue sortir.

3. La proximité de la mort.

De près la mort nous remplit d'horreur parce qu'elle dégrade le corps et en fait un spectacle qui nous humilie ; de loin, elle devient grave et poétique parce qu'elle a acquis elle-même une sorte d'immortalité, qu'elle donne de beaux thèmes à l'imagination, qu'elle dégage la vie de ses souillures et qu'enfin, par la mémoire, elle peuple le néant. Les chairs qui tout à l'heure pourrissaient se sont fondues en cendre.

La pensée de la mort est tragique et douloureuse pour celui qui, tourné encore vers la vie, se débat et lutte pour la maintenir. Elle est la plus grande de toutes les angoisses pour celui qui n'a pas renoncé à la vie, qui ne l'a point épuisée, qui l'a à peine goûtée et qui sent son impuissance à l'empêcher de fuir. La crainte d'un tel passage nous fait désirer parfois une mort brusque qui nous ôte le loisir de la réflexion et ressemble à un ravisseur qui tout à coup nous emporte.

Ce sont les natures les plus délicates qui désirent une mort lente, à laquelle on se prépare et dans laquelle la vie progressivement se dénoue. Mais il vaut mieux encore que la vie ait su acquérir depuis longtemps une sorte d'intime familiarité avec la mort. Chez celui qui en a pénétré l'idée et qui s'est préparé à la subir, la mort, au moment où elle se présente, apparaît comme un petit événement qui revêt une sorte de simplicité tranquille : la mort est un apaisement.

Quand nous sommes nous-même tout près de mourir, l'amour-propre donne d'abord à la sensibilité un battement précipité. Mais si nous sommes délivré de l'amour-propre, jamais il n'entre dans notre pensée autant de lumière, jamais elle n'a un mouvement plus égal et plus agile. La présence de la mort nous fait tout voir sous son véritable jour parce qu'elle nous libère de tout intérêt. Elle nous découvre nos véritables sentiments, c'est-à-dire ceux qui se trouvaient en nous sans que nous en eussions clairement conscience et que nous nous étonnons de n'avoir pas su rendre plus visibles.

Ainsi, au moment où l'on pense qu'on va la quitter, il arrive que la vie prenne une sorte de douceur lumineuse. Mais comment cette douceur laisserait-elle dans notre âme quelque regret ? Elle est un don que la mort fait à la vie, dès qu'elle paraît imminente ; c'est elle qui dépouille les événements de la vie de ce caractère tendu et douloureux qu'ils avaient pour nous pendant qu'ils s'accomplissaient et qui les transforme en un pur spectacle chargé de signification. Et c'est ce spectacle même que nous emportons dans la mort.

4. Les relations avec les morts.

Nous nous préoccupons trop des morts. Nous devons chercher à faire notre salut et celui de ceux qui vivent autour de nous : le salut des morts ne nous incombe plus ; il y a même en eux un sommeil que nous n'avons pas le droit de troubler. Il suffit que ce qu'il y avait en eux de vivant soit encore vivant en nous : dans les parties éternelles de notre nature, nous ne sommes pas seulement leurs héritiers, nous ne faisons qu'un avec eux. Mais il ne faut point honorer en eux cette forme séparée qui garde encore une apparence humaine et qui tombe en poussière dès qu'on la touche. N'entreprenons pas de comparer avec leur cendre ce qui en nous-même est déjà cendre et ira rejoindre la leur.

Il ne faut point, en honorant dans les morts les morts que nous serons un jour, rendre un subtil témoignage aux vivants que nous sommes. Nous honorons les morts parce que leur vie, désormais fixée, est entrée dans le cercle des réalités éternelles. En les voyant soustraits à l'agitation des vivants, nous nous inclinons devant leur immobile majesté. Il ne peut donc y avoir de gloire que pour eux. Car les vivants sont toujours dans le devenir ; on ne sait pas où tend leur action présente et leur passé semble toujours pouvoir être défait. Tant que le souffle leur reste, ils ont encore le temps et le pouvoir de détruire tous leurs mérites. Jusque dans les vivants on ne peut honorer que ce qu'aucun geste futur ne semble plus pouvoir altérer : en les honorant, on en fait déjà des morts.

Il arrive aussi que celui qui honore les morts les envie. Envier les morts, c'est vouloir goûter injustement le repos avant que sa propre tâche soit finie. C'est vouloir jouir de leur immobilité avec la conscience mobile d'un homme vivant. On dira peut-être que cet amour de l'immobilité, c'est l'amour de l'existence dans toute sa pureté, détachée de tout ce qui se joint à elle de périssable. Mais plus encore que l'immobilité, on envie leur gloire et tous les témoignages par lesquels ils se survivent.

En honorant les morts, les uns pensent se défendre contre leur souvenir qui les trouble ; mais les morts nous laissent en repos si nous accomplissons avec innocence notre tâche présente. Ils agitent notre sommeil et paralysent notre activité si nous nous laissons tourmenter par le regret d'un passé irréparable ; ils éclairent et soutiennent notre marche si nous savons les associer à la réalisation de notre destinée. Les hommes les plus pieux abritent les morts dans leur pensée comme dans un tombeau vivant ; ils ont avec eux un commerce spirituel où leur propre conscience s'agrandit, s'éclaire et se purifie.

Si la mort fixe notre nature pour l'éternité, elle ne garde rien de tout ce qui dans notre nature était périssable et n'avait qu'une existence momentanée. Les honneurs rendus aux morts n'ont de sens que parce que la mort les a dépouillés de toutes leurs faiblesses. Le souvenir doit l'imiter : mais il n'y parvient pas toujours

Ainsi, dans les morts, c'est moins encore leur souvenir que nous devons honorer que leur idée. Car le souvenir leur laisse une physionomie individuelle et matérielle ; il se laisse encore arrêter par leurs erreurs et par leurs fautes. Mais l'idée vit en nous et nous anime. Elle ne laisse subsister d'eux que ces traits de la nature humaine qui leur sont communs avec nous, dont ils ont fourni pendant quelques années une incarnation unique et privilégiée. Alors les morts peuvent devenir véritablement présents en nous dans les parties les meilleures et les plus vivantes de notre être. L'idée que nous avons d'eux est destinée à créer une filiation entre eux et nous : alors cette idée éveille en nous une lumière subtile, une volonté d'agir efficace. Elle ne nous condamne pas à oublier leur visage : seulement ce visage est lui-même purifié et embelli ; il offre à nos veux, sous une forme spirituelle, l'un des aspects éternels du visage de l'humanité.

5. Mort et présence spirituelle.

La vie spirituelle est une victoire de tous les instants contre la mort ; elle nous rend indifférent à cette mort de tous les instants qui est le changement ; à tous les instants elle produit en nous une nouvelle naissance. Vivre spirituellement, c'est vivre comme si nous devions mourir tout à l'heure, c'est déjà mourir à la vie du corps, c'est entrer dès cette vie dans l'éternité.

La mort, en détruisant la vie du corps, abolit ce spectacle visible que nous donnons de nous-même aux autres hommes. Mais elle permet à ceux qui nous aiment de réaliser dans le secret de leur conscience notre présence spirituelle par un acte intérieur qui dépend de leur seul amour. Déjà, quand nous vivions parmi eux, n'était-ce point là pour eux notre seule présence réelle ? La présence corporelle en était le signe et l'instrument ; mais elle servait aussi bien à l'empêcher qu'à la produire. Elle ne nous donnait tant de joie que parce qu'elle était pour nous une sorte de sécurité. Mais une présence ne peut jamais être donnée : il n'y a de présence que celle que nous nous donnons. Ainsi il arrive que la présence matérielle sépare les êtres plus que l'absence en les dispensant, comme si elle pouvait suffire à les contenter, de réaliser cette présence intérieure qui est l'œuvre de l'esprit pur.

Par contre, il arrive aussi que la mort, en détruisant l'être de spectacle que nous sommes toujours pour un autre, réussit à nous rendre plus présent à sa pensée que nous ne l'étions pendant notre vie. Elle nous révèle l'essence des êtres avec lesquels nous avons longtemps vécu, mais sans les apercevoir. Elle nous découvre tout ce que nous leur devions, tout ce que nous n'avons pas fait pour eux, tout ce que nous aurions pu tirer d'eux, et qu'ils nous offraient, mais que nous n'avons pas voulu accueillir. Ne faut-il donc pas, puisque la mort nous empêche désormais de paraître, puisqu'elle nous libère du divertissement et de l'amour-propre, qu'elle nous rende à notre tour parfaitement intérieur à nous-même ? La mort, au lieu de plonger notre vie dans les ténèbres, l'enveloppe d'une lumière surnaturelle.

Après une absence longue et douloureuse, l'idée du retour est un aiguillon bienfaisant et le retour, la plus douce des consolations : il faut avoir été longtemps séparés pour jouir en même temps de la séparation et de la réunion. Mais la mort porte ces sentiments jusqu'à l'absolu : car la vie nous sépare de l'Etre total et la mort nous réunit à lui. Sans doute il semble que la mort nous sépare aussi des êtres que nous avons aimés : mais nous sentions pourtant que déjà le corps nous séparait d'eux. Et puisque, dans l'absence matérielle, il nous est arrivé de jouir plus parfaitement de leur présence spirituelle que lorsque leur corps était avec nous, c'est que la mort est le seul moyen que possède l'esprit de réaliser toujours la perfection de la présence par la perfection de l'absence.

6. La mort guérit le désir.

L'idée de la mort modère et humilie toutes les ambitions inhérentes à la vie : il est impossible que, dans une durée si courte, nous puissions les satisfaire toutes, puisqu'elles ne cessent de se multiplier, ni en épuiser aucune, puisque chacune ne cesse de se renouveler et de s'accroître. Aussi la mort, au lieu de nous faire désespérer de la vie, nous conduit-elle à en changer le sens. Elle doit nous détourner de cette diversité de désirs qui nous entraînent vers un mirage impossible à atteindre. Car aucun objet fini ne peut nous donner de véritable contentement. Et même il ne nous séduirait pas sans le temps, où la possession qu'il nous promet recule indéfiniment. La mort a le privilège de ramener notre regard des modes transitoires de la vie vers son essence actuelle et de nous inviter à jouir dans le présent de sa plénitude et de son unité.

Puisque la mort ôte au désir son lendemain et nous interdit de continuer à identifier notre destinée avec un progrès, il faut bien qu'elle nous apprenne à penser que ce n'est pas le voyage que nous faisons, ni les étapes que nous parcourons, qui donnent à notre vie son sens véritable. Car il est impossible qu'elle coure vers quelque but qui tout à coup viendrait à lui manquer : la vie nous découvre son être impérissable en nous obligeant à abandonner tous les biens qui périssent, soit à chaque instant par le changement qui est une mort continue, soit une fois pour toutes par la mort qui n'est qu'un changement sans retour.

La conscience est toujours dans la joie si elle consent à jouir de l'éternité même de l'activité qui la traverse. En s'attachant à des avantages particuliers, dont la mort nous dépouille d'un seul coup, elle en devient solidaire ; c'est donc elle-même qui se donne la mort. En restant indifférente à leur égard, elle nous donne déjà la possession de ce pur mouvement spirituel qui doit subir l'épreuve du temps pour devenir nôtre et dont la mort ne laisse plus subsister que l'essence désencombrée.

Ainsi, en brisant notre avenir, la mort nous apprend à donner au présent une valeur plénière et absolue. Elle nous apprend à exercer toutes les puissances de notre être actuel, à jouir de toutes ses richesses avec une simplicité innocente qui exclut la crainte et l'avarice. Qui peut penser que, dans la perfection d'une activité si confiante, nous perdions par négligence quelque trésor méconnu ? Sera-ce le passé ? Mais nous le portons en nous tout entier délivré seulement des misères du regret. Sera-ce le futur ? Mais il est devenu une espérance comblée et qu'aucun rêve ne vient plus décevoir. Il ne faut donc pas dire d'une telle activité qu'elle se réduit au présent, mais qu'elle s'y concentre ; nul ne peut plus rien désirer lorsqu'il imagine sa propre condition comme celle d'une conscience capable de participer librement à la vie éternelle.

Il ne faut pas essayer, pour relever la mort, de la considérer comme un moyen, en quittant cette vie, d'atteindre un état qui la dépasse : mais la pensée de la mort est le moyen de connaître dès cette vie un état que la mort doit confirmer et non pas détruire.

7. La mort réalise l'individu.

Tant que nous continuons à vivre, l'univers est jusqu'à un certain point sous notre dépendance ; il subit notre empreinte ; et l'on peut même dire qu'il est l'ouvrage commun de tous les vivants. Mais à la mort l'univers les ressaisit ; il réunit et confond en lui tous leurs actes. Et il semble que la mort égalise tous les individus non point seulement, comme on le dit, parce qu'elle les oblige à franchir tous le même pas, ni parce qu'elle les dépouille d'un seul coup de toutes les différences de fortune et d'opinion, mais encore parce qu'elle efface cette ride que chacun d'eux avait formée un moment à la surface de l'être et qu'elle l'abolit sans en laisser de trace dans un abîme d'indifférence et d'uniformité.

Mais ce n'est là que l'apparence. C'est la vie qui réalise entre les êtres une sorte de communauté : le même ciel les abrite, le même sol les soutient, le même instinct les anime, ils participent aux mêmes luttes, ils suivent des chemins qui se croisent et leur destin particulier ressemble à un essai imparfait qui reste encore engagé dans la pâte de l'universelle genèse. C'est son dénouement qui tout à coup le fixe en l'interrompant. La terre qui recouvre tous les cadavres ne fait pas de distinction dans cette cendre : mais la pensée ne confond pas les morts dans le même souvenir. Et la mort, qui tout à l'heure semblait ensevelir l'existence individuelle, est seule capable de l'affranchir : elle nous permet d'embrasser sa courbe, maintenant qu'elle est achevée, d'en découvrir le sens qui nous échappait aussi longtemps qu'il était encore possible de l'infléchir.

Pour qu'un être puisse conquérir l'indépendance, il faut qu'il soit dépouillé de tout intérêt temporel. Or, les morts sont devenus de parfaits solitaires ; ils sont soustraits à tout changement et sur eux notre action n'a plus de prise. Ils se trouvent réduits à leur pure essence spirituelle, c'est-à-dire à la vérité même de leur être. Toutes les circonstances périssables à travers lesquelles elle s'était formée peu à peu ont péri. Le rôle de la mort ne peut pas être, comme on le croit parfois, de nous donner une contemplation éternelle de tous les événements que nous avons vécus : ce serait un sort affreux. Mais chaque événement appropriait notre activité à une situation passagère, tandis que la mort abolit la matière de toute action pour en dégager le sens : ainsi elle est une délivrance. Elle nous délivre de la même manière de tous les attachements particuliers et ne laisse subsister dans notre âme que l'intention de notre amour le plus pur.

La mort de quelqu'un donne toujours accès dans l'univers spirituel à une forme d'existence unique et impérissable : il n'est désormais au pouvoir de personne de l'anéantir. Tant que les individus mêlaient leur vie l'une à l'autre, tant qu'ils agissaient les uns sur les autres, il était difficile de reconnaître ce qui appartenait en propre à chacun d'eux. Maintenant la séparation s'est faite. La mort dégage les êtres de cette sorte de communauté naturelle où la vie les retenait, pour créer en eux l'indépendance personnelle, grâce à ce parfait détachement qu'elle produit à l'égard de tout ce qui leur est extérieur et auquel, par leurs seules forces, ils ne seraient point parvenus.

8. La mort est un accomplissement.

La mort a un caractère de solennité, non pas seulement parce qu'elle ouvre devant nous ce mystère de l'inconnu où chaque être doit pénétrer tout seul, ni parce qu'elle porte jusqu'au dernier point l'idée même de notre fragilité et de notre misère, mais parce qu'elle suspend tous nos mouvements et qu'elle donne à tout ce que nous avons fait un caractère décisif et irréformable. Elle n'est pas l'abolition de la vie, elle en est l'accomplissement. Elle donne à tous nos actes une gravité éternelle en nous découvrant tout à coup l'impossibilité de leur faire subir la moindre retouche.

Ainsi, se préparer à la mort, c'est se préparer à la vie, non parce que la vie véritable doit être rejetée au delà de la mort, mais parce que la pensée de la mort doit donner à tous les actes que nous allons faire, en les dégageant des servitudes de l'instant, une sorte de majesté immobile qui les élève jusqu'à l'absolu et nous oblige, pour ainsi dire, à contempler par avance leur signification pure. Il faut en quelque sorte les faire entrer dans la mort pour leur donner la plénitude même de la vie. Aussi longtemps qu'on imagine pouvoir les modifier encore, aussi longtemps qu'on les regarde seulement comme des événements périssables et que le temps va effacer, il est impossible de découvrir leur véritable pesanteur : ils ne nous la montrent qu'au moment où ils nous échappent. C'est la mort qui nous la révèle en nous rendant attentifs au son que fait leur chute dans l'éternité.

S'il ne produit pas en nous une épouvante qui nous paralyse, le sentiment de la mort imminente donne tout à coup à notre vie une pureté et une lumière surnaturelles. C'est qu'il nous invite à la regarder comme un accomplissement et non plus comme un essai, comme un tableau achevé auquel le peintre ne pourra plus ajouter aucun coup de pinceau. Celui-ci dira-t-il que son œuvre est morte maintenant qu'elle est consommée ? C'est maintenant seulement qu'elle commence à vivre. Aucune touche n'a plus pour lui ce caractère provisoire et, pour ainsi dire, irréel qu'elle gardait encore tant qu'il avait le pouvoir de l'effacer. L'œuvre est sortie d'un monde où tout devient, pour entrer dans un monde où tout existe.

Ainsi l'idée de la mort introduit déjà notre vie dans l'éternité. La mort achève au lieu d'abolir. Par elle, la vie cesse d'être une attente et devient une présence réalisée. Cette vie qui jusque-là n'avait de sens que pour nous vient prendre place dans l'univers comme le tableau qui se détache enfin de la main du peintre pour prendre place dans le patrimoine de l'humanité. Seulement, à la mort, le tableau que laisse chaque homme et auquel il a consacré sa vie tout entière, c'est lui-même.

9. Mort et solitude.

La mort est un pas que l'on franchit toujours seul. L'être qui meurt se recueille dans la solitude et brise tous les liens qui l'unissaient au monde sensible. Mieux que le plus parfait solitaire, il réduit tous les êtres qu'il a aimés à leur essence pure pour les emporter avec lui par la pensée et par l'amour dans le monde spirituel où il semble qu'il va pénétrer et où, peut-être, il avait le bonheur d'habiter déjà. Celui qui ne ressent au moment de mourir qu'un immense déchirement n'a point connu ce monde dont l'autre n'est que l'enveloppe et la mort elle-même ne suffira pas à le lui révéler.

Mieux que les souffrances du corps que nous sommes pourtant seul à porter, la mort nous réduit à nos propres forces. Et si elle nous juge, c'est sur cette partie secrète de nous-même que nous gardons encore avec nous lorsque tout vient à nous manquer. Déjà dans les souffrances qui ne peuvent pas être partagées, les plaintes de ceux qui cherchent à nous consoler nous font mieux sentir combien nous sommes séparé d'eux. Mais cela est beaucoup plus vrai de la mort. A quoi peuvent servir tant de gémissements qui semblent vouloir nous retenir dans le monde que nous quittons, quand il faudrait commencer à nous faire cortège dans ce monde invisible où tous les êtres entreront un jour ?

Il y a même deux sortes de solitude dont la mort nous révèle l'extrémité : il y a cette solitude individuelle d'un corps lourd de lassitude, qui succombe sous le fardeau de sa tâche et de sa peine, dont le mouvement se ralentit douloureusement et qui sent l'initiative lui échapper. La honte d'un corps à la fois si sensible et si faible et qui, au moment où il va cesser d'agir, n'est plus qu'une présence impuissante, pousse tout être qui va mourir à se cacher dans un trou afin d'y finir tranquille et seul.

Mais la mort consomme une autre espèce de solitude. Car si elle nous détache de notre corps, elle fixe avec tous les autres êtres, et d'abord avec ceux qui nous entourent à notre lit de mort, nos relations éternelles. En abolissant tous les obstacles et toutes les séparations que la matière nous oppose pendant la vie, elle dilate et peuple notre être intérieur comme le fait dès cette vie la solitude de l'esprit. Celle-ci ressemblait déjà à une mort imparfaite ; elle relâchait, sans le dénouer, le lien qui nous unissait au monde visible ; elle abritait déjà dans la vie le mort que nous deviendrons un jour. La mort, comme la solitude, en retirant l'esprit vers lui-même, au lieu d'abandonner l'être à une vie séparée et sans défense, lui permet d'entrer dans une sorte d'intimité pure avec tout ce qui est.

L'homme se retrouve toujours seul et nu devant la mort. Mais c'est cette solitude et cette nudité qui font sa grandeur. Il n'est épouvanté par elles que s'il n'en a pas fait l'expérience pendant sa vie ; mais si cette solitude et cette nudité étaient pour lui depuis longtemps des réalités familières, il reconnaît au moment de mourir le visage qu'avait pour lui la vie elle-même dans ses heures les meilleures. Au lieu d'être déchiré par la perte de ses affections et de sentir qu'elles lui manquent, il les retrouve telles qu'il les a toujours connues, c'est-à-dire comme des parties impérissables de son être spirituel ; elles lui apparaissent dans une lumière plus transparente et plus pure au moment où les témoignages sensibles qui les exprimaient, mais qui les voilaient, tombent comme des vêtements.

10. Entrer dans l'éternité.

« Penses-tu, demande Platon dans la République, qu'une âme grande qui porte sa pensée sur tous les temps et sur tous les êtres, regarde la vie de l'homme comme quelque chose d'important ? » C'est que la mort n'intéresse que l'amour-propre, tandis que l'intelligence, qui nous en détache, embrasse tout l'univers et replace l'individu dans un ordre éternel.

Mais la mort ne change rien à l'ordre éternel. Elle n'a d'importance que pour l'individu. Elle n'est déchirante que pour la partie finie et mortelle des êtres qui meurent ou de ceux qui leur sont unis. Elle leur ôte la jouissance de ce qu'il y avait en eux de périssable, mais de telle manière que l'idée de cette privation est capable de les affecter et non pas sa réalité. On peut dire aussi qu'elle achève leur existence ou qu'elle l'accomplit. Et la peur que nous en avons est une sorte de peur de nous-même, une peur de l'être que nous nous sommes donné.

En regardant la mort comme l'un des événements qui font partie de notre vie, notre pensée, qui en est spectatrice, ne doit pas se laisser troubler : car, que cet événement nous advienne, cela ne peut pas atteindre la pensée qui est la partie la plus pure de nous-même. Elle ne subit point la destinée transitoire des objets qu'elle éclaire ; au contraire, elle ne peut rien contempler qui ne soit consommé : et la mort est le seul moyen qui lui permette de réaliser la vie elle-même et de la posséder.

Le temps ne coule que pour nous ; en brisant notre vie temporelle, la mort semble interrompre la jouissance individuelle que nous avions de l'être éternel ; mais c'est le contraire qui est vrai : au moment où nous avons parcouru notre carrière dans le temps la mort permet à la pensée d'en reconnaître l'unité et lui donne place dans l'éternité. La conscience que nous avions de nous-même et celle que nous avions du Tout ne cessaient de s'opposer pendant notre vie : la mort les réunit.

Beaucoup d'hommes se laissent séduire par l'idée d'une perfectibilité indéfinie de notre nature et ils imaginent une suite de renaissances qui permettraient à la créature de cheminer vers un dieu qui reculerait sans cesse dans l'avenir. Mais Dieu enveloppe en lui dans le présent éternel toutes les existences possibles. C'est sur la terre qu'il appartient à chaque être de découvrir sa vocation et de réaliser son essence. Il passe sa vie à se choisir lui-même : mais il jouit éternellement du choix qu'il a fait. On ne peut même pas dire qu'il souffre jamais d'avoir fait un mauvais choix : car ce n'est pas souffrir que d'être privé de certaines jouissances que l'on a commencé par mépriser. Dans le système des essences il y a une hiérarchie ; mais chaque essence y fixe elle-même son rang et réalise sa propre perfection au rang qu'elle a choisi : il ne lui est révélé avec certitude qu'à la mort.

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