Chapitre X. Le temps
1. Le temps artisan de la vie.
Le temps est le créateur, le conservateur, le destructeur de tout ce qui est. Ainsi, il appelle à l'être tous les individus par la naissance, il les maintient dans l'être par la durée, il accomplit leur être en les rappelant dans le sein immense du passé par la mort. Il est l'acte vivant de la Trinité. Et ses différentes opérations n'en font qu'une : car il ne crée qu'en détruisant et toute destruction est en lui un accomplissement. Il est le lieu de toutes les genèses et de tous les anéantissements. À chaque instant il nous retire l'être et il nous le donne : il nous suspend entre l'être et le néant. Et c'était là sans doute le sens profond de la pensée de Descartes quand il parlait de la création continuée. Ronsard aussi disait avec une triviale simplicité : « Le temps nous fait, le temps même nous mange. » On comprend donc que les hommes aient pu adorer le Temps comme un dieu ; et quand ils adoraient le Soleil, ce n'était pas seulement parce qu'il est le principe de la vie, c'était parce qu'il engage la vie dans le temps et qu'il lui impose le rythme du jour et de la nuit comme le rythme des saisons.
Mais le temps n'est pas Dieu : il n'est que le moyen que Dieu donne à tous les êtres pour se créer eux-mêmes et réaliser leur destinée. Dieu est éternel ; et l'éternité est la source où l'activité de tous les êtres ne cesse de puiser ; elle y puise avec plus ou moins de confiance et de continuité et ainsi elle fait entrer leur vie dans le temps. Nul être n'abandonne jamais le présent et c'est dans le présent qu'il est en contact avec l'éternité ; mais ce contact est évanouissant : il faut qu'il ne cesse de se renouveler et de se perdre pour que notre indépendance soit assurée. Aussi le présent n'a-t-il aucun contenu. Nous n'en sortons jamais et nous ne pouvons point y demeurer : il est le point de croisement d'un passé qui nous fuit et qu'il nous faut ressusciter et d'un avenir qui nous tente et qu'il nous faut réaliser.
Car le présent ne doit jamais cesser de se faire afin que l'individu puisse à chaque instant retrouver par un acte nouveau une vie qui subsiste éternellement. Mais le passé nous limite et nous contraint puisqu'il est accompli : il est la seule chose qui soit et ne devienne plus. Aussi est-il la seule partie de nous-même et du monde que nous soyons capable de connaître : il n'y a que lui qui puisse être contemplé. L'avenir, au moins en apparence, nous limite plus encore : car il nous est caché ; et il exprime non pas même ce qui nous contraint, mais ce qui nous manque. Cependant, tandis que le passé nous donne de la création une possession spirituelle, l'avenir nous permet de participer à l'acte créateur ; il fait de nous les instruments de la puissance divine dans les limites qui nous sont assignées ; il nous en confie l'usage et la responsabilité.
Le temps nous permet d'être les ouvriers de notre propre vie et par conséquent de l'améliorer ou de la corrompre à chaque instant. Il faudrait qu'elle ne tombât jamais au-dessous du point le plus haut que nous avons eu le bonheur d'atteindre et que le dernier moment de notre vie fut aussi le plus plein et le plus beau. Mais tout homme est comme l'artiste dont chaque touche risque de gâter l'œuvre commencée et qui ne sait point reconnaître ce moment si fragile de la parfaite réussite qu'il altère dès qu'il cherche à le dépasser.
2. Le temps libère et asservit.
Le temps est le moyen qui nous a été donné pour exercer notre liberté et participer à l'œuvre de la création : il mesure la puissance de notre initiative individuelle. Et le temps a un sens, c'est pour nous permettre de donner à notre propre vie le sens même que nous aurons choisi. C'est lui qui nous permet de disposer de notre attention, de choisir dans le monde l'objet de notre contemplation, de devenir l'auteur de notre propre savoir ; c'est lui qui nous permet le développement de toutes nos puissances. Les corps créent leur indépendance à l'intérieur de l'univers par les mouvements qu'ils se donnent, comme les esprits créent la leur à l'intérieur de la vérité par l'ordre qu'ils impriment à leurs pensées.
Le propre du moi, c'est de se donner l'être : il ne peut y réussir que parce qu'il vit dans le temps. Et si la vie doit apparaître dans le temps, c'est précisément parce qu'elle est une possession qui à chaque instant doit être acquise et peut être perdue. Par rapport à l'être infini, c'est une imperfection de vivre dans le temps, puisque le temps ne cesse de me retirer ce qu'il m'a donné. Mais c'est la perfection de ma nature finie ; sans lui, elle ne pourrait pas se développer et par conséquent ne pourrait pas être.
Le temps permet à ma liberté de s'exercer puisqu'il ouvre devant elle l'avenir. Mais il est aussi une chaîne parce que le passé pèse sur moi de tout son poids, parce que l'avenir lui-même m'entraîne, que je sois consentant ou rebelle : et c'est vivre d'une vie bien misérable que d'avoir seulement le sentiment que tout passe et d'attendre à chaque instant la fin de l'heure commencée. Celui que l'événement vient toujours surprendre est toujours esclave : celui qui dispose du temps est capable de devenir maître des êtres et des choses.
C'est dans le temps que se produisent tous les progrès, toutes les chutes et toutes les renaissances. Le temps mûrit le fruit et le pourrit, il améliore le vin et l'aigrit. Ainsi tous les problèmes qui nous sont posés se réduisent à l'usage que nous devons faire du temps. Nous pouvons en faire le meilleur usage ou le pire.
Mais dans son meilleur usage, il disparaît ; il n'y a plus en lui cette ambiguïté, cette diversité de possibles entre lesquels il nous demande de choisir : il devient comme un vase transparent qui ne laisse percevoir que la réalité qui le remplit. Ne devenons point la victime du temps : car alors, à chaque minute il nous dégrade, nous ronge et nous tue. Il faut engager perpétuellement contre lui un combat : c'est sauver son être que d'en sortir vainqueur.
3. Temps et amour-propre.
Lorsque notre activité remplit le temps, elle ne nous laisse plus le loisir de percevoir son écoulement ; tout notre être se confondant avec l'acte qu'il accomplit, nous vivons dans l'éternité, indivisiblement associé à la puissance créatrice. Vainement j'essaie de remplir le temps par le spectacle de ce que je ne fais pas : j'arrive à peine à tromper mon ennui. Dès que mon activité commence à fléchir, des interstices apparaissent entre mes aspirations et les événements et c'est dans ces interstices que s'insinue la pensée de ce qui me manque, c'est-à-dire de ce que j'ai perdu ou de ce que j'attends. Alors je commence à vivre dans le temps.
Le temps est une création de l'amour-propre qui me sépare du Tout et qui m'attache à des biens particuliers. Celui qui reste indifférent vis-à-vis d'eux et qui pense que le véritable bien réside seulement dans l'attitude intérieure qu'il peut prendre à l'égard de tous les biens qui lui sont donnés est affranchi du temps. Car il n'y a que les biens particuliers qui soient engagés dans le temps : et celui qui les ignore, ignore le regret et le désir.
Faute d'appliquer mon esprit à ce qui m'est donné, de le pénétrer, d'en prendre possession, de m'y sentir accordé avec le rythme de l'univers, je me laisse divertir par l'idée de ce qui pourrait m'advenir ; pour mieux me torturer, je quitte mon être même, je m'évade dans les deux mondes illusoires du passé et de l'avenir, je regarde tour à tour en arrière ou en avant et je ne cesse de gémir sur la marche du temps qui est toujours trop rapide ou trop lente par rapport à mes vœux.
C'est l'oisiveté qui laisse s'introduire en moi, avec le temps, toutes les rêveries de l'imagination. Alors je vis dans l'attente, tourné vers ce qui n'est pas et me souvenant de ce qui a été, anxieux de ce qui sera et qui peut être soit un recommencement espéré ou redouté, soit un inconnu qui m'alarme encore davantage. Mais le propre de la sagesse c'est de rester attachée au présent et de ne rien attendre.
Le goût de la perfection est souvent la cause de toutes nos imperfections : il ne faut pas demander au moment présent plus qu'il ne peut fournir. Il suffit d'absorber en lui notre activité sans y mêler soit les scrupules que traîne après soi un passé aboli, soit l'impatience d'un avenir dont l'heure n'est pas venue. Nous ne faisons plus avec exactitude ce que nous devons faire dans le présent si nous voulons y faire tenir ce qui trouve sa place dans un autre temps ; et notre action perd sa valeur éternelle lorsqu'elle se divise au lieu de s'approfondir. L'acte attentif à son objet ne nous laisse aucune conscience de la fuite du temps ; celle-ci ne se produit que lorsque nous sentons le vide de l'existence et que nous éprouvons, non pas l'insuffisance de ce qui nous est donné, mais l'insuffisance de nous-même qui songeons à le quitter sans être capable de l'épuiser, ni même de le sentir.
4. Genèse du temps.
« Quand on est présent à soi-même, dit Porphyre, on possède l'être qui est présent partout. » C'est seulement de cette absence de nous-même à nous-même que naît notre vie temporelle et par conséquent notre faiblesse et tous nos malheurs. Il n'y a temps que pour qu'il y ait toujours un intervalle entre l'être pensé ou désiré et l'être donné ou possédé. Le temps n'est pas nécessaire au déploiement de l'activité divine : elle anime tout ce qui est dans un présent éternel. Le temps est la mesure de notre faiblesse : en un instant, l'activité infinie accomplit tout. C'est le loisir de l'attente qui nous engage dans le temps, c'est l'inquiétude de l'événement qui en précipite le cours : mais il y a un nouveau loisir qui nous en délivre, lorsque l'événement, qui vient toujours à son heure, nous fait sentir notre harmonie avec le Tout et réalise en nous sa présence.
C'est parce que nous vivons dans le temps qu'à aucun moment nous ne sommes nous-même tout entier et que notre nature ne se distingue pas de notre vie. Elle s'échelonne dans le successif. Elle s'y répand. Ou plutôt, elle s'y constitue peu à peu. Ce que nous formons ainsi graduellement, c'est notre être même, qui ne sera achevé que lorsqu'à la mort il se dénouera des liens du temps. Ainsi, le temps mesure l'écart qui nous sépare de ce que nous devons être : c'est pour cela qu'il se dilate dans l'oisiveté et qu'il paraît d'autant plus court que notre vie est mieux remplie.
Nous ne pouvons penser le temps que dans le présent. Mais cette pensée nous fait éprouver un double tremblement : car l'action que nous venons de faire est désormais soustraite à notre volonté, elle est à la fois abolie et accomplie ; et l'avenir où nous entrons nous donne l'émoi de ce qui va être et réveille notre responsabilité encore mal assurée. Le passé est unique et fixé : c'est un spectacle qui nous fascine ; c'est un poids qui nous accable. L'avenir est double et incertain ; soit qu'il dépende de la destinée, il s'offre toujours à nous comme un événement qui peut être ou n'être point, comme une alternative entre deux contraires. Et c'est pour cela que la sensibilité ne s'attache au passé que par un seul sentiment, qui est un regret tout à la fois complaisant et mélancolique, tandis que nous ne pouvons point envisager l'avenir sans osciller à chaque minute entre l'espoir et la crainte.
Le présent nous paraît sans réalité puisqu'il est le passage d'un passé qui n'est plus à un avenir qui n'est pas encore. Pourtant nous ne sortons jamais du présent. Et c'est pour cela que notre être est misérable et précaire. C'est dans le présent que nous ressentons cette fragilité de la vie qui ne possède rien puisqu'elle quitte avec le passé tous les biens qu'elle croyait avoir acquis et qui la poursuivent comme des fantômes, mais qui est déjà penchée vers l'avenir avec toutes les forces d'un désir sans cesse renaissant et sans cesse déçu.
5. Le passé.
Ce qui fait le caractère sérieux de la vie, c'est l'indestructibilité du passé. S'il ne laissait en nous aucune trace, nous vivrions dans une sorte d'instantanéité, sans souvenir et sans dessein. Si nous pouvions l'abolir par un acte de la volonté, nous vivrions dans une sorte d'instabilité, tentant à tout moment de nouveaux essais que nous replongerions aussitôt dans le néant. Mais le passé se conserve tout entier dans le présent : il est formé des différentes couches géologiques qui soutiennent toutes ensemble le sol même sur lequel nous marchons.
Le passé a pour nous un caractère profond, vénérable et sacré. Il a traversé autrefois le présent et maintenant il le supporte sans être affecté par lui ; il enracine notre vie dans l'éternité. L'antiquité, la tradition ou simplement la vieillesse ont engendré le sentiment du respect, qui est toujours un respect à l'égard de l'être accompli : ce n'est plus au vivant qu'il s'adresse ; s'il a péri, s'il est près de périr, il acquiert la majesté des choses impérissables. C'est parce que le passé est inemployé et soustrait à l'usage matériel qu'il devient une valeur en soi, hors de toute comparaison avec nos besoins. Tout événement s'ennoblit dans le souvenir, qui n'en laisse plus subsister que l'idée, c'est-à-dire la signification pure.
Il peut arriver pourtant que le passé produise en nous deux effets opposés. Le passé peut s'accumuler dans l'esprit et en remplir peu à peu la capacité, de telle sorte que l'esprit ne reçoive plus de l'univers qu'une touche de moins en moins vive et qu'un apport de moins en moins abondant. Mais il peut aussi le dilater, l'assouplir et le creuser de telle sorte que le réel ne cesse de pénétrer en lui par des chemins de plus en plus nombreux et de plus en plus profonds.
Le passé ne peut jamais nous suffire ; et même il est vrai que chacun tend à effacer de sa vie son propre passé, à renaître tous les jours avec un cœur nouveau. Aussi le monde du souvenir me paraît-il parfois un spectacle curieux qui s'offre du dehors à mon attention, qui peut me surprendre, me réjouir ou me rebuter, mais sans m'appartenir beaucoup plus que le monde matériel sur lequel mon regard se répand. Ce qui m'est arrivé, mais que j'ai oublié, et dont d'autres pourtant ont été les témoins et ont gardé la mémoire, est-il encore mien ? N'y a-t-il pas un point où je finis par confondre les événements qui me sont arrivés avec ceux qui auraient pu m'arriver ou qui sont arrivés à d'autres ? Et l'amour-propre n'intervient-il pas, sans que la conscience s'en aperçoive, tantôt pour renier un souvenir qui me pèse, tantôt pour revendiquer quelque action que je n'ai pas faite et dans laquelle mon imagination s'est trop longtemps complue ?
6. L'avenir.
L'avenir nous émeut plus que le passé et, pour beaucoup d'hommes, il suffit que l'événement soit réalisé pour qu'il cesse de les toucher. Ainsi ils s'épuisent dans la poursuite d'un objet dont la présence sera pour eux indifférente. Ils n'aiment rien tant que l'angoisse de ce qui n'est pas encore : elle ne cesse que pour leur donner la déception de ce qui est. Ils n'éprouvent leur force que dans les ténèbres du désir ; elle s'évanouit lorsqu'il lui faut soutenir la lumière de la possession.
Il nous semble toujours que l'avenir nous apportera une révélation qui donnera à notre destinée et à celle du monde à la fois son sens et son dénouement. Il y a au fond de tous les hommes un messianisme qui est surtout une fuite hors du présent : beaucoup d'entre eux sont semblables à ces Juifs qui consument leur vie à fuir d'abord par la pensée dans le passé des prophètes afin de fuir ensuite par l'espérance dans un avenir qui réalise les prophéties.
Il existe sans doute un avenir de l'univers qui s'impose à nous malgré nous et dont nous attendons l'avènement avec un sentiment d'espérance, de crainte et de résignation ; mais il existe un avenir dont la disposition nous est laissée, dans lequel s'engage notre liberté et qui nous permet d'inscrire notre marque sur le réel. Seulement il ne faut pas le soumettre d'avance à un dessein trop rigoureux ; il doit prendre place dans cet avenir de l'univers qui échappe à nos prises : il faut le mettre en accord avec lui.
Il y a des hommes qui préparent de très loin tous les événements de leur vie. Quelquefois la destinée leur est propice et confirme la sûreté de leurs calculs. Mais leur sagesse n'est jamais assez avertie. En arrêtant trop tôt le plan qu'ils entendent imposer à leur vie, ils refusent d'avance mille possibilités qui leur seront offertes : l'option qu'ils ont voulu faire leur donnera moins de satisfaction que l'humble acceptation de ce qui leur était proposé. Chaque jour des occasions d'agir inattendues se trouvent sur notre chemin ; chaque jour aussi de nouveaux biens que nous ne soupçonnions pas sont mis à notre portée. Pour avoir une vie plus réglée, faut-il passer à côté d'eux sans les voir, poursuivre aveuglément le parti incertain qu'on a adopté une fois et qu'on n'a peut-être plus examiné depuis lors ? J'ai pu pourtant me tromper : un regret peut me venir au moment où ma vie se termine, soit que je manque, soit que j'obtienne l'objet que j'ai visé si longtemps.
Au contraire, si je n'ai cessé de vivre dans le présent, attentif à toutes les sollicitations tendues vers moi et prêt à leur répondre, chacune de mes actions me suffit et porte en elle-même sa propre raison. Aucune d'elles n'est un moyen en vue d'une fin éloignée et qui risque toujours de m'échapper et de me décevoir. Je n'ajourne pas de vivre. Tout ce qui m'arrive me donne de la vie la possession la plus actuelle et la plus pleine. Ce n'est pas celui qui pense le plus à l'avenir qui le sauvegarde le mieux. C'est celui qui s'en désintéresse pour consacrer au présent toutes ses forces : les fruits de sa récolte surpassent toujours en saveur et en beauté l'art et la prévoyance du jardinier le plus habile.
7. Le rythme de la pensée.
L'activité parfaite possède un rythme naturel, aisé et fort qu'il importe de reconnaître afin de lui obéir. Mais chacun de nous crée le rythme de sa propre durée : Descartes a bien raison de vouloir éviter la précipitation, qui est un excès de mouvement, et la prévention, qui est un excès d'inertie. Il ne faut pas être pressé, mais il ne faut pas être lent. Et il faut opposer à la lenteur aussi bien qu'à la hâte le mouvement régulier et ordonné qui mène toute chose à sa maturité. Presque tous les hommes manquent ce qu'ils font parce qu'ils n'ont pas trouvé cette mesure de l'activité qui est exactement proportionnée à leur génie et qui lui permet de donner tout son fruit. Un esprit qui a trop de promptitude risque d'imaginer au lieu de comprendre ; il cède à l'impulsion au lieu d'attendre la grâce. Mais un esprit trop lent ne saisit pas l'éclair de la lumière au moment où il se produit et le cherche encore alors qu'il a passé. Il laisse échapper l'occasion d'agir et ne la retrouve plus.
Il y a, il est vrai, des esprits qui ont trop de mouvement. Il y en a d'autres qui n'en ont pas assez. Les premiers passent d'une idée à l'autre avec beaucoup de rapidité : mais elles ne laissent en eux aucune trace et ils n'en prennent jamais possession. Les autres ont plus de stabilité : mais il leur manque la souplesse qui épouse tour à tour les formes changeantes du réel. Ni les uns ni les autres ne sont accordés avec l'ordre naturel. Les uns sont entraînés par le temps et les autres résistent à son écoulement. Ceux-ci s'attachent davantage à l'être et ceux-là à ses modes. Mais l'être ne peut pas être séparé des modes, et l'esprit ne doit ni demeurer immobile ni devenir un lieu de passage pour des états évanouissants.
Il appartient à l'esprit de régler la suite de ses opérations. Si elles sont trop fréquentes ou trop rares, c'est que le pouls de notre existence bat lui-même trop fort et trop doucement. Notre attention est empêchée par un excès d'ébranlement comme par un excès d'inertie. Elle devient incapable de trouver son juste équilibre et de donner à notre pensée sa démarche régulière.
Il faut savoir nous détacher assez de toute complaisance ou de toute impatience pour porter remède à la marche inégale de notre durée propre et pour jouer exactement notre partie dans la durée même du Tout. On ne sent en soi une parfaite plénitude de l'être et de la vie que lorsque aucun intervalle ne se creuse entre l'ordre de nos pensées et celui des événements. Nous ne gardons contact avec le réel que si nous savons reconnaître l'instant propice où les choses viennent s'offrir d'elles-mêmes à notre esprit et lui demander de les accueillir. Autrement celui-ci reste vide, et selon que son mouvement est trop tardif ou trop prompt, il ne saisit que des ombres dont le corps s'est échappé, ou bien des chimères qui n'ont jamais eu de corps.
8. Le rythme des événements.
Pour que le temps ne retienne plus notre regard et qu'il ne puisse plus nous divertir, nous inquiéter et nous chagriner, il faut que nous sachions reconnaître le rythme des événements et lui répondre. Il semble alors que nous nous laissions porter par le temps comme la barque qui n'est point retardée par son poids ni contrainte par l'effort des rames ; c'est le signe que nous la gouvernons avec justesse. Mais presque tous les hommes voudraient régler le courant. Pour les uns, le temps passe trop vite et pour les autres, trop lentement. Mais les uns et les autres le sentent passer, ce qui est beaucoup trop : la parfaite innocence comme la parfaite science c'est de reconnaître son jeu et d'y accorder le nôtre. Mais nous cherchons toujours à retenir le cours du temps ou à le précipiter. Et nous pensons que ce pouvoir nous appartient puisque toute notre liberté consiste dans l'art de ralentir nos mouvements ou de les accélérer.
Mais nous ne disposons pas du temps ; il dispose de nous. Son ordre s'impose à nous avec une inflexible rigueur. Il y a un rythme du temps qui est indépendant de nous, puisque nous nous plaignons toujours qu'il ajourne le désir ou qu'il le devance : dès que notre vie consent à le suivre, nous évitons tous les maux engendrés par l'ennui et par l'impatience. Celui qui a su mettre en harmonie le rythme de sa propre vie avec le rythme de l'univers a déjà pénétré dans l'éternité.
Mais la difficulté pour tous les hommes, c'est d'accorder le mouvement de leur imagination avec celui des événements. Toute démarche de l'esprit qui s'arrête trop tôt ou ne s'arrête pas assez tôt est une erreur ou une faute. Non seulement il ne faut pas laisser passer l'occasion d'agir, mais il ne faut pas la quitter tant qu'elle garde encore quelque promesse : autrement nous n'aurions point de continuité dans les desseins. Il faut la quitter dès qu'elle est flétrie, dès qu'une nouvelle occasion déjà nous appelle. Il semble parfois que nous jouons notre destinée entière sur une occasion, mais nous ne restons prisonnier d'aucune d'elles ; il s'en présente d'autres tous les jours qui nous proposent une destinée nouvelle.
Le propre du sage, c'est de s'attacher à l'événement avec toutes les forces de l'attention et de la volonté, — car il sait bien que dans l'événement tout l'être lui est donné, — de ne point lui préférer les fantômes que le désir et le regret ne cessent de lui présenter, de discerner le rythme du temps et de lui obéir avec un consentement joyeux et tranquille, de saisir avec reconnaissance tout ce que le temps lui apporte et de répondre à tous les appels de l'occasion et à toutes les touches de l'inspiration avec une parfaite docilité.
9. Évasion hors du présent.
On s'ennuie du présent, on désire languissamment une situation où l'on n'est pas et dont on s'ennuie, quand on y est, comme de l'autre. Celle-ci à son tour fait l'objet du regret, tant il est vrai que l'imagination se nourrit de l'irréel, du passé ou de l'avenir, au lieu que le présent est l'austère rempart d'une forte pensée, la colonne de l'esprit.
Nous cherchons toujours à échapper au présent parce que nous sommes sans courage pour le soutenir. C'est parce qu'il est sous nos yeux que nous détournons de lui le regard. C'est parce qu'il sollicite notre action que nous faisons appel pour nous en délivrer à toutes les puissances du rêve. Il ne commence à nous intéresser qu'à partir du moment où nous pressentons que nous trouverons plaisir à nous en souvenir. Et les événements les plus familiers, ceux dont nous n'avons rien su tirer autrefois et qui ne produisaient en nous que de l'indifférence et de l'ennui au moment où ils avaient lieu, acquièrent un charme mystérieux quand ils ne sont plus pour nous que des images ; c'est qu'ils nous donnent alors un moyen de nous évader du présent et que nous ne nous sentons plus menacé de les revivre.
Le passé sert parfois à nous consoler de l'imperfection de notre conduite actuelle en nous représentant d'anciens succès qui nous rassurent sur ce que nous valons : mais cette comparaison ne suffit pas à nous faire illusion et elle nous laisse beaucoup d'amertume. Il arrive encore, quand les souvenirs de mon passé me montrent un spectacle trop éloigné de ma vie présente, que j'hésite à les reconnaître comme miens : en eux je me cherche et en eux pourtant aussi je me quitte. Il arrive enfin, quand ils ont trop de force et de douceur, que c'est le présent même que je considère comme un rêve.
Mais je m'évade aussi du présent par l'attente de l'avenir. Il y a des gens qui attendent pendant toute leur vie un avenir où ils pourront enfin commencer de vivre : or cet avenir ne se produira jamais. Ainsi, leur pensée va toujours au-devant de ce qui n'est pas, mais elle est impuissante devant ce qui est. Ils sont semblables au prisonnier qui ne vit que de l'espoir d'une liberté qui peut-être ne lui sera jamais donnée ou que peut-être il ne saura point employer. Mais pour eux la mort survient toujours pendant la période d'attente ; et ils n'ont plus derrière eux qu'une existence vide. C'est qu'en attendant de vivre, ils n'attendaient que de mourir. Entre la misère que tel moment du temps nous apporte et le bonheur que tel autre moment nous promet, il y a une différence de degré qui est souvent illusoire. Mais entre le présent de l'être et le néant de l'attente, il y a l'infini.
Certaines gens par contre ont une hâte fébrile de vivre, d'enfermer d'un seul coup dans le présent tout l'avenir qui leur est réservé : leur cœur est aussi ardent que celui des premiers était languissant. Mais le présent doit nous suffire et nous combler, car tout l'Etre s'y trouve. L'avenir ne nous apportera rien de nouveau que le présent déjà ne contienne si nous sommes capable de l'y découvrir : il est donc vain de chercher à le deviner, de s'y complaire par le rêve, de faire effort pour y courir. Celui qui est uni à Dieu ne connaît ni impatience ni hâte : quelles que soient les tristesses que l'instant lui apporte, il sait rester à la place qui lui est assignée par l'ordre de la nature. Il mesure l'étendue de sa tâche actuelle, il en aime l'humilité, il y applique sa volonté et, dans ses limites, il fait tenir l'illimité. C'est en elles qu'il éprouve les fortes joies d'être, de voir, d'agir et d'aimer.
10. L'acte de présence.
Notre activité acquiert la puissance et la joie dès qu'elle s'attache au présent et ne se laisse plus retenir par aucun regret ni par aucune arrière-pensée, par aucun intérêt ni par aucun souci de réussite. Et si le passé est l'atmosphère qui éclaire toute notre vie, si l'avenir lui apporte toutes les promesses de l'espérance, c'est dans la grâce du présent que l'un doit nous faire sentir sa lumière et l'autre son élan.
Mais l'attachement au présent ne peut être maintenu que par un acte constant de l'intelligence et de la volonté. Car il faut devenir présent aux choses pour qu'elles nous deviennent présentes : seulement notre activité est souvent défaillante, de telle sorte que, si l'être nous est présent d'une manière perpétuelle, nous ne lui sommes présent que d'une manière intermittente. Toute présence est présence d'esprit. Or, le propre de l'esprit, c'est d'abord d'être présent à lui-même, c'est-à-dire à la lumière qu'il reçoit : il peut manquer à celle-ci, mais celle-ci ne lui manque jamais.
L'homme le plus parfait est celui qui est le plus simplement présent à tout ce qu'il fait et à tout ce qu'il est. Et l'action qu'il exerce, il l'exerce par sa seule présence et sans chercher à la produire : ainsi c'est par une simple action de présence que l'âme est unie au corps et que Dieu est uni à l'âme.
La jeunesse demeure toujours dans le présent : et en demeurant attaché au présent nous gardons une souveraine jeunesse. L'Immoraliste dit avec beaucoup de délicatesse : « Je n'aime pas à regarder en arrière et j'abandonne au loin mon passé comme l'oiseau pour s'envoler quitte son ombre. » Mais la plus belle image de cet abandon où nous devons laisser tout notre passé se trouve encore dans la manne de l'Israélite qui se corrompait quand il essayait de la garder. Rien ne sépare davantage deux êtres qui se rencontrent pour la première fois que l'abîme mystérieux de leur double passé. Il arrive même, lorsque mon ami me raconte son passé que j'ignore, que je me sente d'autant plus loin de lui qu'il pense se rapprocher de moi davantage. Je ne puis me sentir uni à un autre être que par un acte de présence totale de lui à moi et de moi à lui dans lequel notre double passé est à la fois surmonté et renié.
Mais, si la présence corporelle est un signe de la présence spirituelle, c'est celle-ci la présence réelle : il dépend toujours de nous de la produire. L'absence peut parfois la favoriser : elle n'éteint les sentiments que lorsqu'ils ne sont pas assez forts pour se passer de tout support sensible. Autrement, elle les aiguise et les spiritualise ; elle les dégage des liens qui les retenaient ; elle nous découvre leur force et leur pureté.
Car la présence spirituelle oblige notre esprit à mettre en jeu pour la créer toutes ses puissances d'attention et d'amour, tandis que la présence corporelle les refoule parce qu'elle nous rassure sur sa réalité. Ainsi cette présence donnée semble nous dispenser de nous donner l'autre.
11. Abolition du temps.
La joie, une grande pensée, un intérêt exclusif, tout ce qui dans la vie porte le caractère de l'absolu, suspend le cours du temps. Celui qui réalise son destin et qui se sent de niveau avec l'être et avec la vie est toujours comblé par le présent. Le temps ne roule que des choses imparfaites et inachevées qui sont incapables de subsister et de se suffire, comme le désir, l'effort et la tristesse. Et notre pensée n'abandonne le présent que pour montrer sa faiblesse et son impuissance.
Tant que je m'applique tout entier à l'objet qui m'occupe, tant que je ne m'en sépare point, tout le reste autour de moi peut bien s'écouler dans le temps, ma conscience s'y trouve pourtant soustraite. Et si l'on prétendait qu'il faut bien qu'elle s'exerce dans le temps et que le spectacle auquel elle assiste se déroule lui aussi dans le temps, du moins pendant qu'elle s'attache à lui l'écart doit s'abolir entre le rythme de sa propre durée et le rythme de l'événement. Dès lors, comment pourrait-elle avoir le sentiment du temps même dans lequel elle vit ? Car le temps est une création de la conscience et si vous jugez que je vis dans le temps, lorsque je cesse moi-même de le savoir, le temps dans lequel je vis est le vôtre et non point le mien.
La vitesse matérielle est un effort vers la suppression du temps ; si elle nous séduit à ce point, ce n'est pas seulement parce qu'elle nous permet de faire tenir plus de choses dans le même temps, mais parce qu'elle nous rapproche de cet état, qui est celui de la contemplation parfaite, dans lequel nous pourrions embrasser en un seul instant la totalité des choses. Tel est le point de Pascal, qui remplit tout, parce qu'il est doué d'une vitesse infinie.
Nous avons inventé des méthodes subtiles pour aller plus rapidement d'un lieu à un autre, pour voir défiler devant nos yeux dans un temps de plus en plus court un nombre de plus en plus grand d'images. Seulement la pensée n'a pas suivi le même rythme : peut-être même s'est-elle ralentie. Elle fait confiance à ce rythme précipité avec lequel les choses se déroulent maintenant devant elle ; et, dans cette espèce de soumission, les sens peuvent encore être ébranlés, mais elle devient elle-même indifférente et inerte.
Le propre d'une activité parfaite, c'est d'abolir le temps au lieu de hâter son cours. Vivre toujours dans le présent, c'est demeurer en contact avec la même réalité éternelle, c'est refuser de s'arrêter, soit pour anticiper ce qui est devant nous, soit pour retenir ce qui est derrière nous. Car il faut s'interrompre d'agir pour que le passé et l'avenir surgissent tout à coup en s'opposant ; ils ne font que nous arracher au présent ; ils transforment notre vie tout entière en une fuite avide et désespérée dans laquelle nous nous reconnaissons nous-même incapable de rien posséder. Et ce mouvement si rapide par lequel nous quittons tous les objets qui s'offrent à nous tour à tour nous donne une sorte de fièvre qui nous tient lieu de la possession.
L'amour de la nouveauté est un signe de frivolité, l'amour de la permanence est un signe de profondeur. Mais il faut avoir l'esprit singulièrement fort pour rester attaché à une réalité qui est toujours identique à elle-même et pour être capable de la reconnaître et de l'aimer derrière toutes les formes transitoires qu'elle ne cesse de nous montrer, sans se laisser entraîner et séduire par elles. Celui qui vit dans le changement est toujours divisé avec lui-même, toujours plein de crainte et de regret ; celui qui vit dans un présent immobile est toujours concentré et unifié. Seul il est capable de connaître la joie véritable. C'est le désir, l'insatisfaction qui créent le temps : et le sage l'oublie parce que le présent lui suffit ; le saint le surpasse parce que le présent lui donne l'éternité.