Chapitre IX. L'amour
1. Amour et volonté.
L'amour est un consentement de tout notre être qui ne consulte pas la volonté, mais qui l'ébranle jusqu'à la racine. Souvent il s'insinue en nous par surprise, sans que la conscience ait été avertie. Et il arrive qu'il y ait le même aveuglement dans l'amour qui demande et dans l'amour qui accorde. Quand nous découvrons tout à coup sa présence, il est trop tard pour choisir. Et le signe qu'il est là, c'est que notre volonté, bien qu'elle se sente troublée, n'a plus de forces contre lui. Quand elle se réveille et qu'elle s'interroge, elle s'aperçoit qu'elle a déjà tout donné. Elle a disposé d'elle-même à son insu avec une certitude et un élan qui surpassent infiniment le pouvoir qui lui reste.
Ainsi, quand l'amour est présent, la volonté ne peut songer à refuser son propre consentement. Les résistances de la volonté ne peuvent être que des résistances de l'amour-propre. Quand elle triomphe, c'est que l'amour-propre est le plus fort. Toute seule, elle est grêle et impuissante ; et la meilleure volonté du monde ne pourrait servir à prouver que le défaut d'amour. Mais, dès que l'amour a paru, elle a reconnu son maître ; elle sent sa faiblesse, mais elle est heureuse de se sentir faible. Sa destinée est de lui obéir sans qu'elle ait l'audace de lui résister, ni de le juger. Elle découvre un monde qui la dépasse, mais où sa place est fixée. Elle n'hésite plus, elle ne cherche plus. La lumière s'est faite. Elle aperçoit l'horizon. Elle sait où elle va. Elle est désormais une servante attentive, empressée et joyeuse.
Il ne faut pas espérer surmonter l'amour par un effort de volonté. Car l'amour est le vœu le plus profond de tout notre être. Mais il faut creuser notre âme assez avant pour qu'il ne puisse naître en elle qu'un amour dont notre volonté ne soit pas humiliée.
La volonté révèle à la fois la faiblesse de l'amour, dès qu'elle vient à son secours, et sa force, dès qu'elle essaie de le combattre. Ceux qui s'efforcent d'entretenir avec un autre être un amour de devoir détournent leur puissance d'aimer de sa fin véritable, l'usent sans profit pour eux ni pour autrui et finissent par ne plus penser qu'il existe un autre amour que cette illusoire volonté d'aimer.
2. Développement de l'amour.
On croit souvent que l'amour naît dans l'âme sans qu'elle l'ait cherché comme y naissent les idées. Et, comme elles, quand on le cherche, il semble nous fuir. Tout en lui ressemble à la grâce et à l'inspiration. Mais peut-être la grâce et l'inspiration s'offrent-elles à tous les hommes, bien qu'il y ait très peu d'hommes qui sachent les accueillir. Ainsi l'amour suppose toujours une attente et un consentement intérieur, bien différents de ces vains efforts du désir qui le chassent en croyant l'appeler. Et comme celui qui attend les idées avec une humble patience les voit s'offrir peu à peu à lui et engager avec lui un dialogue spirituel, celui qui montre à l'amour assez de confiance pour ne pas le presser de venir à lui, ne s'étonne point de le voir tout à coup éclore dans son cœur et éveiller un écho.
Il arrive que l'amour le plus fort ne soit pas celui qui se découvre à nous soudainement, mais celui qui, sans paraître nous consulter, s'insinue en nous lentement en cheminant sous nos yeux. L'amour qui du premier coup atteint son sommet a vite fait de nous décevoir : il passe comme l'instant qui l'a produit. Il faut que l'amour soit un acte intérieur dans lequel l'être tout entier puisse, en s'y engageant, découvrir à la fois une plénitude parfaite et une virtualité infinie : alors seulement il ramasse en lui toute la suite des moments du temps et pénètre dans l'éternité.
L'amour naît de la contemplation de l'objet aimé ; quand la contemplation cesse, l'amour cesse aussi.
L'imagination projette donc devant elle la figure de l'objet aimé qui lui paraît sans cesse plus belle. Il importe que cette figure se détache de nous et de notre bonheur présent, qu'elle forme devant nous un but toujours nouveau qui, dans la possession même, ne cesse de reculer et que nous ne cessions jamais de poursuivre.
Par suite, il n'y a point d'amour qui puisse vivre et durer s'il engendre une habitude ; car l'habitude engendre la sécurité, qui nous aveugle. C'est seulement quand cet aveuglement se rompt, soit par la trahison, soit par la mort, qu'on découvre dans l'habitude brisée une douceur secrète. Mais il n'est plus temps de la goûter : nous pensons alors à ce qu'elle aurait pu être plutôt qu'à ce qu'elle a été.
L'amour est toujours un acte. Et quand il cesse de l'être, il cesse d'être. Or, tout acte regarde vers l'avenir et contribue à le créer. L'amour qui ne se préoccupe pas constamment de lui-même, de se maintenir et de s'accroître, est voué à disparaître. L'amour ressemble à un feu sur lequel il faut veiller. La vivacité de sa flamme, son éclat et sa lumière dépendent de nos soins. Si nous l'abandonnons à lui-même, il n'en reste bientôt que des charbons sur de la cendre.
3. Amour-propre et amour.
L'amour-propre nous fait sentir douloureusement nos limites tandis que l'amour nous porte toujours au delà.
Mais il se poursuit un perpétuel débat entre l'amour et l'amour-propre ; et ces deux contraires ont souvent le même commencement. L'amour excite d'abord l'amour-propre ; et même on peut dire qu'il le développe jusqu'au moment où il le fait éclater et où il le détruit.
La forme la plus misérable de l'amour consiste dans cet amour d'un autre corps qui n'est que le prolongement de l'amour de notre propre corps et qui se défie de l'esprit ou qui le hait, parce que l'esprit, qui unit tous les êtres, viendrait troubler sa possession solitaire. Ainsi, il nous sépare des autres hommes, aiguise, dans le secret qu'il établit entre nous et l'objet aimé, les piqûres de l'amour-propre, multiplie ses plaisirs et ses peines. Ce n'est qu'un amour apparent : c'est l'amour-propre qui a pris un autre visage.
Beaucoup d'hommes ne connaissent pas d'autre amour. Au lieu d'exprimer un renoncement à soi et une union avec un autre être dans l'universel, l'amour n'est pour eux qu'une alliance entre deux égoïsmes au service l'un de l'autre. Ils tournent à leur avantage jusqu'à l'accord subtil qui règne entre leurs pensées et qui n'est qu'un moyen pour eux de donner et de recevoir certaines caresses immatérielles. Il faudrait donc que l'amour fût alors un principe d'union et un principe de séparation tout à la fois : il n'unirait deux êtres que pour accroître leur plaisir séparé. Et ses complaisances attentives n'auraient point d'autre objet que de permettre à chacun d'eux de sentir avec plus d'acuité tout ce qu'il possède.
L'amour véritable abolit toutes les séparations. Il nous apaise et il nous éclaire ; il établit l'unité dans notre âme en nous unissant avec un autre être et, par lui, avec tout l'univers. Il se répand sur ceux mêmes dont il devrait nous séparer : il nous rend tout à coup sensible à leur humanité. Dans cette parfaite intimité qui a fait tomber miraculeusement entre deux êtres les barrières de l'individualité, tous les autres êtres peuvent recevoir un accueil spirituel : telle est la forme visible d'un amour heureux et conforme à sa fin véritable.
Tout être auquel on se donne tout entier avec une joie ardente où la volonté propre ne se fait plus sentir, cesse de se défendre. Tout don que nous faisons de nous-même en n'exigeant rien en échange, nous est déjà rendu. En nous renonçant nous-même, nous ne faisons plus qu'un avec l'esprit pur : nous lui laissons la place ; or en lui tous les êtres particuliers trouvent accès et communient. Ils interrompent tous les débats de l'amour-propre ; et, perdant l'amour-propre au profit de l'amour, ils comblent toutes les ambitions de l'amour-propre et les dépassent. L'amour ne peut pas être la complicité de deux égoïsmes qui, s'isolant du monde, font de cet isolement la source de leurs délices. Il dissout ces deux égoïsmes et crée autour d'eux un cercle plus vaste qu'il élargit sans cesse et où l'univers entier parvient à tenir.
4. Le désir et la possession.
Trop souvent on pense que l'amour est un mouvement violent qui nous porte vers un objet dont nous sommes privé. On le confond alors avec le désir. On l'étudie moins volontiers dans la possession, comme s'il n'apparaissait avec toute sa force que lorsqu'il rencontre des obstacles qui l'empêchent de se satisfaire. Encore imagine-t-on la possession comme un désir qui toujours s'éteint et toujours se ranime.
Mais si l'amour n'est rien de plus qu'un mouvement tendu vers une fin, dés que cette fin est atteinte et qu'il peut s'exercer sans obstacle, il cesse d'exister. Il n'a plus d'objet dès qu'il a rencontré son objet. Aussi l'amour est-il surtout sensible à la conscience quand il est malheureux, quand il est une aspiration puissante et inassouvie. Alors une dualité violente apparaît en nous entre ce que nous désirons et ce que nous possédons : et dans ce déchirement de soi se révèle la profondeur de la passion.
L'amour heureux, au contraire, produit un apaisement intérieur, une harmonie dans les âmes et une harmonie entre les âmes. On dit qu'elles oublient le reste du monde ; mais il serait plus vrai de dire qu'elles s'oublient elles-mêmes ; car le monde tout entier est maintenant présent en elles et il leur semble qu'en obéissant à sa loi elles contribuent à en régler le cours. Peut-être, il est vrai, ne gardent-elles plus à la fin le sentiment distinct de cet amour ; mais c'est qu'il est confondu avec leur être même. Elles repoussent la pensée qu'elles ne l'ont pas toujours connu ou qu'elles pourraient un jour en être privées et c'est le signe que pour elles le temps a disparu.
Pour la plupart des hommes l'amour ne se prolonge pas au delà de la possession ; quand celle-ci est assurée, elle fait naître l'ennui, la fatigue et le dégoût. Il leur faut les crises de l'incertitude et de la jalousie pour que leur sensibilité soit ébranlée. Ils recherchent des amours troubles qui ne vivent que d'espérance et de crainte, qui s'aiguisent sur les obstacles et dans lesquels le désir est assaisonné par l'impatience et la possession par l'anxiété. Il faut avoir beaucoup de sagesse et de force pour préférer un amour égal et plein qui nous permette de jouir dans le présent, sans jamais l'épuiser, d'un bonheur auquel la pensée de l'avenir ne donne plus de crainte qui ne se change en espérance, ni d'espérance qui ne se change en action de grâces. Ceux qui connaissent le mieux l'amour ne sont pas ceux dont le désir est le plus fort, car la possession les déçoit, mais ceux qui savent embrasser dans la possession la moisson la plus riche.
Presque tous les malheurs de l'amour viennent de ce qu'il est infiniment plus difficile de posséder que de désirer. C'est la loi du désir de mourir dans sa propre satisfaction : il ne meurt que pour renaître et pour mourir encore. L'amour ne connaît pas ces vicissitudes. Il renaît incessamment de lui-même sans payer jamais de tribut à la mort. Et tandis que le désir court toujours à sa propre destruction, l'amour nous introduit dans l'éternité.
5. Amour et affection.
On parle parfois d'amour là où il y a de la confiance, de la droiture, de l'estime et de l'admiration. Ces sentiments ne remplacent pas l'amour. Ils ne suffisent pas à créer cette communication totale entre deux êtres qui ne peuvent plus avoir de secret l'un pour l'autre, pénètrent l'un et l'autre jusqu'à l'extrémité de leur intimité et confondent l'univers avec le cercle perpétuellement agrandi de la double vie intérieure. Ils laissent à chaque individu une trop exacte conscience de soi, une trop libre disposition de soi. Chacun garde trop net le sentiment de sa propre différence. Il ne pénètre point dans la conscience de l'autre ; il ne se laisse point pénétrer. L'affection qu'il lui témoigne est toujours réglée par le jugement. Ce sont là des rapports d'élection, mais qui reproduisent avec une extrême délicatesse les rapports qui nous sont communs avec tous les hommes ; ce sont des effets privilégiés de l'inclination commune qui les porte les uns vers les autres et qui, dans chaque cas, doit s'accorder avec la justice et avec la vérité. En les poussant jusqu'au dernier point, l'amour semble les abolir. Car le propre de l'amour c'est d'occuper tout l'univers ; l'affection la plus profonde n'en occupe qu'une partie.
L'effort généreux que l'on fait pour se donner à un être que l'on estime suffit à montrer qu'on ne l'aime pas d'amour. Et pourtant, l'affection, la mutuelle sincérité, la parfaite confiance qui règnent entre deux êtres suffisent souvent à porter chacun d'eux à la hauteur des meilleures parties de l'autre.
On rencontre certaines âmes qui ont de la mobilité, de l'ardeur et une sorte de frémissement contenu, qui connaissent les aspirations intérieures les plus puissantes et les plus secrètes, qui semblent rechercher une solitude ambitieuse et négliger autour d'elles le train ordinaire de la vie, mais qui appellent avec anxiété un être qui les devine, qui pénètre dans leur intimité et qui ébranle leur vie cachée. Leur silence est une attente et leur regard tantôt se ferme et tantôt interroge, mais en retenant à peine la joie qu'elles éprouvent déjà à se donner.
Elles trouvent parfois quelque affection un peu au-dessous d'elles, mais elles savent en faire une union si parfaite et si tendre qu'elles ne regrettent pas un don qu'elles n'ont pas reçu ; elles perdent la conscience qu'il leur a manqué. Leur âme a gardé les mêmes mouvements, mais l'affection leur permet maintenant de les répandre et de les communiquer ; et la réponse qu'elles reçoivent, si humble soit-elle, leur suffit pour qu'elles imaginent avoir trouvé l'objet qui devait les satisfaire. Si la rencontre d'un véritable amour pouvait faire revivre en elles l'espérance qui les a trompées autrefois, elles n'en seraient plus troublées, car elles ont acquis assez de sécurité et de bonheur pour en retenir les bienfaits, les reverser dans une affection qui paraissait d'abord si modérée et réussir encore par ce moyen à la purifier et à l'agrandir.
6. Silence de l'intimité.
Il y a en nous une zone de silence où s'enferme une partie de notre vie intérieure, soit que nous ne voulions y laisser pénétrer personne, soit que nous éprouvions une impuissance à le faire ; elle marque la limite de notre amour.
Mais il y a aussi au fond de chacun de nous un puits de silence au bord duquel nous n'osons même pas nous pencher sans la présence de l'amour.
L'intimité, il est vrai, n'est pas toujours l'effet de l'amour ; il arrive bien souvent qu'elle le précède. Quelquefois, elle fait naître l'amour sans qu'on y ait songé. Elle peut accroître indéfiniment un amour humble et timide. Mais l'amour dans lequel nous avions mis toute notre confiance ne résiste pas toujours à l'intimité.
Y a-t-il un amour si parfait qu'il nous permette de toujours dire à voix haute tout ce que nous disons à voix basse ? Mais on peut penser que le rôle de l'amour est d'abord de changer la nature de tout ce que nous disons à voix basse. Et c'est le sens sans doute de l'amour le plus parfait qui est l'amour de Dieu.
La distinction entre ce que nous disons à voix haute et ce que nous disons à voix basse est la mesure de notre séparation et de notre solitude. Dès que la solitude a cessé, l'amour de soi ne fait plus entendre une voix séparée. Il n'est pas nécessaire non plus que nous parlions toujours à voix haute : comme si ce que nous pensons était invisible, ou comme si nous voulions le dissimuler en paraissant le révéler. Nos paroles les plus silencieuses sont aussitôt entendues par l'âme qui nous aime : et comme nous vivons avec elle dans une communication permanente, ces paroles trouvent toujours en elle une réponse, c'est-à-dire un écho. Le plus grand bienfait de l'amour, c'est de produire une purification de notre vie secrète en l'affranchissant des bornes de l'amour-propre, de lui révéler une intimité plus profonde où des êtres différents communient.
Il y a ainsi un silence de l'intimité qui est plus poignant que toutes les paroles ; car il marque un respect délicat de la séparation matérielle et une pénétration immédiate et parfaite entre les âmes. Les paroles, en le rompant, non seulement paraîtraient inutiles et grossières, mais on verrait en elles l'obstacle plutôt que le moyen ; elles nous rappelleraient durement notre dualité au lieu de l'abolir. Elles nous feraient sentir la présence de notre corps qu'il faut oublier, et froisseraient sa pudeur.
En présence de l'objet aimé, le silence a plus de prix que la parole ; il a plus de richesse et de subtilité que les paroles les plus fines. Il ne borne pas comme elles le mouvement de l'imagination. Il garde à la communion des êtres un caractère purement spirituel, alors que la parole souligne la présence du corps qui les sépare et, en affirmant l'amour, semble chercher encore à l'affermir.
C'est seulement dans le silence que l'amour prend conscience de son essence miraculeuse, de sa liberté et de sa puissance d'intimité. Les paroles détruisent son duvet et sa grâce toujours naissante. Qui peut douter qu'au Paradis les esprits jouissent d'eux-mêmes en communiquant avec Dieu et avec les autres esprits dans la ferveur d'un parfait silence ?
7. L'amour contemplatif.
Il n'y a pas de possession plus parfaite et plus pure que celle que donne le regard. On possède tout ce qu'on voit.
Les hommes, il est vrai, préfèrent se confier à des puissances plus obscures ; c'est qu'il y a dans la vue comme dans l'intelligence trop de transparence et de clarté pour eux : l'esprit s'y trouve réduit à une activité trop dépouillée. Ils n'aiment que leurs passions. Ils se sentent d'autant plus forts qu'ils reçoivent plus d'ébranlement, et ils confondent la possession avec l'agitation obscure et passive des sens inférieurs. Pourtant les perceptions de la vue ne sont pas destinées seulement à nous révéler des objets lointains, qui nous donneront, quand nous serons près d'eux, des plaisirs plus solides. Elles ne sont pas seulement des promesses, des signes avant-coureurs. Elles nous donnent de l'univers une connaissance plus pure, plus délicate et plus pleine que les autres perceptions. Elles peuvent se détacher des passions de la chair. Elles nous présentent le monde dans une lumière tranquille et bienheureuse. Aussi aimer, c'est désirer de l'objet aimé une vision tous les jours plus ample, plus exacte et plus pénétrante, une vision qui n'en laisserait rien échapper.
Mais ce n'est là qu'un symbole sensible de l'amour véritable. Car ce n'est pas le corps que l'on aime, c'est l'être spirituel, un être qu'on ne voit pas. Comme on ne peut aimer pourtant un objet que l'on ignore, on n'aime donc que son idée. Mais c'est précisément le seul amour où celui qui aime puisse espérer obtenir la possession de l'objet aimé. Car l'être réside tout entier dans l'acte de sa pensée et il ne peut y avoir d'intimité plus étroite que celle d'une pensée et de l'idée qu'elle pense.
Dira-t-on que cette possession idéale est trop fragile pour nous satisfaire, trop éloignée de la possession réelle ? Mais elle est l'essence de celle-ci, qui, sans elle, est illusoire et qui la cherche sans réussir toujours à la trouver. Quand la mémoire aura purifié tous les événements de notre vie, qu'elle aura effacé les impressions confuses que nous éprouvions quand ils avaient lieu, de manière à n'en laisser subsister que la signification profonde et secrète, tout notre passé nous apparaîtra comme dans un tableau et toute notre activité sera devenue contemplative. Or, pour aimer vraiment une personne réelle, il faut l'aimer dès maintenant comme nous voudrions l'aimer toujours. Il faut être uni à elle spirituellement. Il faut que notre amour ne puisse plus varier avec l'état de notre corps ou avec les mouvements imprévisibles de notre amour-propre, et pour cela il faut n'avoir égard, comme si elle était morte, qu'à cette idée d'elle-même, plus vraie qu'elle-même, qui, lorsque sa présence même nous est donnée, est seule à nous révéler son être véritable.
8. L'amour personnel.
Bien que l'amour soit l'union réelle de deux êtres et qu'il n'y ait pas d'union plus parfaite que celle de la pensée et de l'idée, il ne suffit pourtant ni à celui qui est aimé de n'exister que comme une idée dans la conscience de celui qui l'aime, ni à celui qui aime de n'aimer qu'une idée qui est encore une partie de lui-même. Aucun d'eux n'éprouverait de soulagement à songer qu'il y a dans ce rapport une réciprocité qui les égalise.
Mais il n'est pas vrai d'abord que la conscience ne fasse qu'un avec ses idées, c'est-à-dire avec ce pur spectacle qui lui est offert et qui souvent ne suffit pas à l'émouvoir. Sans doute les idées n'existent qu'en nous et ce sont même parfois de pures fictions de notre esprit : pourtant, elles ne sont pas nous, puisque nous pouvons les accepter ou les repousser, et qu'il n'y a jamais rien qui soit nous, sinon notre préférence la plus cachée, et, pour ainsi dire, notre consentement pur.
Ensuite, l'amour est précisément la découverte d'un être qui est à la fois infiniment plus indépendant de nous et pourtant infiniment plus intérieur à nous que la plus parfaite de nos idées. Cet être dépend si peu de nous que nous pouvons au contraire nous placer sous sa dépendance : c'est donc que nous l'aimons comme un être qui vit hors de nous, comme une personne réelle. C'était le propre de la connaissance de transformer les êtres en idées ; mais l'amour possède le secret de cette opération souveraine, semblable à celle par laquelle le monde a été créé et qui consiste à transformer les idées en êtres.
Seulement cet être aimé, qui est tellement indépendant de nous, est pourtant plus intérieur à nous que nous-même ; car c'est lui qui nous donne le souffle et la vie, comme nous donnons nous-même le souffle et la vie à toutes nos idées. On voit ainsi se former cet admirable circuit, qui est la loi même de l'amour, et qui d'une idée fait un être qui, à son tour, nous donne l'être à nous-même.
Ce qu'il y a de commun à tous les hommes dans l'amour, c'est la joie que ce sentiment leur fait éprouver, associée, comme le dit Spinoza, à l'idée de la cause qui la produit. Mais la seule présence de l'être aimé ne peut leur suffire ; elle ajoute souvent à leur misère ; ce qu'ils désirent, c'est le consentement intérieur de sa volonté qui, s'il est en accord avec l'ordre spirituel, les unit à Dieu, et donne à leur joie la marque de l'infinité. L'amour remonte alors jusqu'à son principe et présente un caractère de perfection.
Car l'amour parfait est un acte et un don. Il n'est pas la contemplation d'une idée. Il rompt notre solitude et par conséquent nos limites. Mais s'il n'y a de don qu'en faveur d'une personne, on comprend que seul l'amour nous découvre la personne d'un autre. Si tout don est un acte volontaire, on comprend qu'il engage la nôtre. Si tout don est un don de soi, on comprend qu'il soit le plus bel emploi de soi en même temps que le sacrifice de soi. Si le don que nous recevons surpasse démesurément celui que nous avons fait, on comprend que c'est parce que, grâce à la médiation d'un autre être, il nous fait communier avec une présence surnaturelle qui agit sur nous par une simple touche.
9. L'amour créateur.
Le seul enfant qui soit à nous et qui ne se détache jamais de nous, c'est ce moi intérieur qui porte la marque de nos moindres actions, dont nous formons peu à peu la nature et dont nous suivons à chaque pas le destin avec une anxieuse attention. Mais les enfants de notre chair deviennent aussitôt indépendants de nous et, quand brûle encore l'amour qui les a fait naître, ils fuient devant nous comme l'eau qui s'écoule.
Mais l'amour n'est pas seulement créateur des corps ; s'il crée le corps d'un autre être, il crée d'abord l'être spirituel de ceux qui s'aiment : il est cet être même. On considère trop souvent l'amour comme un principe d'union entre des âmes d'abord séparées : mais il engendre d'abord chacune de ces âmes à elle-même ; il les engendre l'une à l'autre. Il est semblable à l'intelligence qui n'est pas postérieure aux idées qu'elle assemble, mais qui, dans le même acte, les unit et les fait être.
Ainsi chaque être qui aime peut assister au spectacle de sa propre naissance. L'effet de l'amour, c'est de déchirer la surface tranquille de sa conscience, de lui révéler ses puissances les plus cachées et de les mettre en mouvement. La communion qu'il réalise avec un autre être est à la fois l'instrument et le gage de cette invisible communion qui se produit en lui-même entre ses deux natures : entre son moi de désir, toujours affamé et misérable et son moi spirituel qui seul lui donne l'aliment et la vie. Mais le moi de désir ne parvient à découvrir cette présence si admirable et si proche que s'il reçoit du dehors quelque ébranlement assez fort pour l'obliger à sortir de lui-même.
Ainsi, il est vrai à la fois que l'amour nous arrache à nous-même et qu'il nous engendre à nous-même. L'âme n'habite pas dans le corps qu'elle anime, mais dans le lieu de son amour ; seulement ce lieu, l'âme ne le trouve qu'au plus profond d'elle-même. C'est pour cela que l'être que nous aimons tourne d'abord vers le centre de notre propre vie secrète toutes nos puissances d'attention et de désir. Mais il faut bien aussi qu'en nous-même ce ne soit plus nous que nous recherchions, si l'amour est un abandon de soi et une métamorphose, s'il pense toujours recevoir et ne jamais donner, si enfin l'être que nous aimons est toujours pour nous le guide prédestiné qui nous introduit dans un monde surnaturel.
Dieu embrasse tous les êtres. C'est lui qui leur donne le mouvement et la vie et c'est pourquoi on dit qu'il les aime. Il n'y a pas de différence pour lui entre les aimer et les créer. Mais l'amour des créatures vient de lui et doit remonter jusqu'à lui. Il suppose entre elles une séparation qu'il abolit. Or, cette séparation et l'amour qu'elle rend possible n'ont lieu qu'entre des êtres de chair et c'est pour cela que l'amour du Dieu créateur ne parvient à se consommer que dans l'amour d'un Dieu incarné.
10. L'amour temporel et éternel.
En amour, l'absence a souvent plus de pouvoir que la présence. C'est que l'amour a besoin d'une possession spirituelle et éternelle. Et il arrive que la présence sensible nous donne trop de sécurité ou trop d'insécurité, fasse obstacle à la présence intérieure au lieu de la servir et nourrisse l'émotion plutôt que le sentiment. Plus que le silence qui s'accompagne encore de la présence des corps, l'absence donne à l'amour une force et une pureté immatérielles. Elle va parfois jusqu'à le dépouiller de l'imagination, des souvenirs, et des promesses, à ne laisser subsister que l'union inépuisable de la pensée avec la pure idée de l'objet aimé.
Ainsi, de tous ceux qui ont le mieux décrit l'amour, on peut se demander si leur acuité et leur pénétration ne provenaient pas presque toujours d'un amour perdu ou d'un amour impossible. Il faut se défier pourtant des défaites, des évasions qui nous font préférer à l'amour le songe de l'amour ; elles ressemblent à ces consolations d'un artiste impuissant qui, renonçant à marquer maintenant la matière de son empreinte, se consume dans le souvenir d'une œuvre détruite ou dans le rêve d'une œuvre imaginaire.
L'amour le plus faible, qui ne vit que de signes sensibles, et l'amour le plus fort, qui les méprise, ne se nourrissent l'un et l'autre que du présent ; la pensée du passé ou celle de l'avenir les exténue ; elles sont le refuge de certains esprits délicats pour qui l'amour finit par devenir un jeu tout intérieur où ils poursuivent indéfiniment la demande et la réponse.
L'amour est la vie même de l'esprit : il nous transporte dans l'éternité ; mais, comme l'éternité, il faut qu'à chaque instant nous risquions de le perdre. Et c'est la réunion de ces deux caractères qui lui donne cette anxiété toujours renaissante qui nous brûle et nous déchire. Si nous nous reposons sur lui et que notre activité cesse un seul instant de le soutenir, il descend aussitôt dans le temps. Mais nous sommes troublé dès que nous cessons d'être comblé ; et la pensée de ce qui nous manque nous plonge bientôt dans un abîme de misère. Alors l'amour semble tendu vers une fin toujours prête à s'échapper et que nous cherchons toujours à atteindre ou à retenir. Dès qu'il s'engage dans le temps, il ne vit que de crises : mais l'amour n'est véritable que s'il aspire à s'en délivrer et non pas à s'y complaire. Et pour le connaître, il faut l'observer dans certains moments de possession où il ne désire rien parce que ses désirs sont surpassés, où il jouit de lui-même et de la présence spirituelle de l'objet aimé, où il ne cherche pas à se continuer parce qu'il n'appréhende pas de se perdre, où il s'absorbe tout entier dans son essence réalisée.
11. Valeur infinie de l'amour.
Les hommes qui vivent par l'amour, comme ceux qui vivent par la pensée, portent en eux une préoccupation permanente : on ne peut les en divertir sans leur retirer le mouvement et la vie. Qu'elle reparaisse, le monde reprend sa figure et son sens ; ils y retrouvent leur place naturelle, ils perçoivent de nouveau l'opposition de l'ombre et de la lumière, le goût de la douleur et de la joie. On leur reproche de s'enfermer dans la solitude au moment même où ils la brisent, où ils prennent possession de tout ce qui les environne, pénétrant dans ce qui était fermé, découvrant ce qui était caché, répandant le souffle qui les anime sur un univers inerte et lui donnant la palpitation intérieure que, sans l'amour, il n'aurait pas.
On dira que la valeur de l'amour dépend de celui qui aime : comme de la liberté, il peut en faire le meilleur usage ou le pire. Mais la valeur de l'amour dépasse incomparablement le mérite des amants : elle les hausse au-dessus d'eux-mêmes. Le cœur d'aucun d'eux n'est assez grand pour que l'amour puisse y tenir. Et il ne faut pas dire que chaque être aime d'un amour qui est à sa mesure, ni qu'il importe peu que cet amour soit petit ou grand, pourvu qu'il remplisse toute sa capacité. Puisque l'amour unit un être à un autre, chacun s'oblige précisément à franchir ses propres limites, c'est-à-dire à se quitter, et pourtant à se trouver, à se sacrifier et pourtant à se réaliser. Chacun sent que l'amour ne peut rien en lui qu'à condition qu'il vive lui-même dans l'amour. Ainsi l'amour ne lui manquera jamais, mais il manquera lui-même toujours à l'amour. L'amour surpasse l'être aimé aussi bien que l'être qui aime ; il est un infini présent, mais aussi un mouvement qui n'a point de terme, une promesse que l'on n'épuise jamais. Aussi l'a-t-on comparé à une inspiration et à une fatalité : à l'égard de l'amour, la perfection de notre initiative réside dans la perfection de notre docilité.
Il faut donc bénir l'amour le plus chétif, au lieu de le mépriser et de s'en plaindre. Et même l'amour le plus bas élève encore l'âme qui l'éprouve, bien que l'amour-propre puisse en juger autrement. Il n'est même pas vrai que les âmes les plus grandes ne puissent accepter qu'un amour à leur taille ; car dans la sincérité de l'amour le plus simple elles peuvent trouver toute la richesse du cœur humain. Il n'y a rien de plus précieux que le mouvement spontané, si timide qu'on le suppose, qui pousse un être vers un autre être. L'amour est indivisible ; il se sent toujours appelé à la jouissance de l'absolu. Il ne se donne point à nous comme une chose déjà faite et mesurée d'avance : c'est à nous de le faire, et, en lui donnant notre vie tout entière, de découvrir qu'il est sans mesure. Ainsi, dans l'amour le plus humble, il y a des possibilités infinies qu'il nous appartient de laisser perdre ou de faire éclore.
Dès que l'amour existe, il faut donc qu'il s'élève jusqu'à l'infini, mais s'il se détache de sa source universelle et spirituelle ; si, au lieu de traverser l'être fini pour le dépasser, il le transforme lui-même en infini, il est inévitable qu'il produise le désastre et la mort, comme le christianisme le soutient et comme Racine en témoigne.
12. Amour et unité.
Il n'y a qu'un amour, bien qu'il donne naissance à une infinité de sentiments, comme il n'y a qu'une intelligence, bien qu'elle donne naissance à une infinité de pensées. On ne peut renoncer à l'amour sans renoncer à atteindre le dedans même du monde, c'est-à-dire le principe qui donne à notre vie son impulsion et son sens, qui rompt notre solitude et nous accorde avec les autres êtres, qui résout notre dualité et accorde en nous le spirituel avec le sensible, qui réconcilie tous nos désirs et nous fait vivre dans l'unité.
Celui qui connaît le mieux l'amour est celui qui embrasse tous les autres êtres dans le même amour. Il le donne tout entier à chacun d'eux, puisque l'amour est un don de soi et qu'un tel don ne subit point de partage. Celui qui le reçoit le trouve si parfait qu'il a la certitude d'être aimé d'un amour unique au monde. Mais on ne peut aimer comme il faut un seul être que si on aime comme il faut tous les autres. L'amour que j'ai pour tous soutient et multiplie l'amour que j'ai pour chacun, au lieu de le disperser. Ainsi tout amour d'exclusion est un vol que l'on fait, non seulement aux autres êtres, mais à celui même que l'on aime.
Tout amour apparaît justement comme un lien d'exception entre deux êtres d'exception ; tout amour doit être exceptionnel pour incarner chaque fois l'essence unique et totale de l'amour. Dans toute connaissance et dans toute action, il faut aller du principe aux conséquences, du centre à la périphérie et du foyer aux rayons. En amour aussi, c'est l'amour universel, c'est-à-dire l'être même de l'Amour qui se retrouve sous une forme parfaite et indivisible dans l'amour de deux êtres particuliers. Mais il s'offre à chacun d'eux comme un don si personnel et si privilégié qu'il ressemble toujours à une grâce qui n'a point eu d'exemple et n'aura point de recommencement.
Il faut avoir fait l'expérience de l'amour des créatures pour s'apercevoir que la fin de notre vie n'est point de dissoudre notre existence séparée dans l'unité de l'immense univers. C'est une illusion de penser que nous pourrions ainsi nous accroître en parvenant un jour à posséder le Tout et à nous identifier avec lui ; nous ne ferions que nous anéantir. L'univers est à la mesure de chaque conscience particulière à laquelle, sans la détruire, il est capable de fournir une satisfaction absolue, mais c'est l'amour qui la lui donne.
Un monde où toutes les parties viendraient se fondre dans l'unité du Tout ne serait plus l'unité ni le Tout de rien. Ce ne serait plus un monde. Mais l'amour nous révèle avec une singulière acuité la réalité de cet acte d'union qui est la vie même de l'unité. Il n'y a de beauté et d'intelligibilité dans le monde que parce que tous les êtres qui le forment gardent une vie propre et ne cessent de circuler en lui et de s'unir entre eux par une infinité de relations spirituelles qui dépendent de l'invention de chacun et du consentement de tous.
Il faut que l'être qui aime réalise par son amour toutes ses puissances intérieures, qu'il pénètre son propre secret et en même temps qu'il l'épanouisse. Il faut que l'objet aimé soit pour lui un être indépendant dont il relève sans cesse la valeur sans jamais l'épuiser et auquel il prête une initiative personnelle capable de surpasser toujours sa prévision ou son attente. On aime un être qui doit être autre que soi et dont on veut qu'il soit précisément tel qu'il est afin de ne point le subordonner à soi et de paraître même se subordonner à lui, s'il est vrai que l'on reçoit de lui tout ce qu'on est désormais capable de posséder. Mais la seule présence mutuelle de deux êtres qui s'aiment doit donner à chacun d'eux un tel élan, un tel mouvement, qu'au moment où ils sont le mieux unis chacun d'eux se sente confirmé dans sa propre loi.