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Chapitre IV. Le message de l'écrivain

1. L'écriture instrument de progrès spirituel

À chacun de nous la vérité apparaît par éclairs : mais notre esprit retombe presque aussitôt dans son état naturel d'inertie et d'obscurité. Nous nous sentons alors comme abandonné : et l'effort douloureux que nous faisons pour retrouver la lumière perdue ne nous révèle que notre impuissance. Mais si nous parvenons à capter cette lumière par l'écriture, nous devenons capable de la ranimer quand elle semblait éteinte. Il y a des moments privilégiés où la vérité passe devant nous et nous effleure pour s'échapper aussitôt ; l'écriture nous permet de le faire renaître indéfiniment.

Mais l'écriture a d'autres avantages. Comme la parole, et mieux que la parole, elle permet à la pensée, en s'exprimant, de se réaliser. La parole ne traduit souvent qu'une communication momentanée et occasionnelle avec un autre. Mais l'écriture suppose toujours un long entretien avec soi-même, qui aspire à devenir un entretien avec tous les hommes. Il faut qu'il y ait en elle assez de richesse et de profondeur pour qu'elle reste vraie au delà des circonstances dans lesquelles elle est née : autrement elle ne satisfait plus qu'un intérêt de curiosité. Un livre ne doit pas nous divertir en nous promenant en des lieux du temps et de l'espace auxquels nous sommes étrangers et d'où nous retirons notre pensée dès que la lecture est finie. Il faut qu'il puisse émouvoir à tout instant les parties les plus essentielles de notre nature, qu'il nous révèle des éléments de nous-même que nous portons en nous perpétuellement.

Les livres les meilleurs ne nous font rien connaître qui soit extérieur à nous : ils nous rappellent plusieurs rencontres dans lesquelles la vérité qu'ils nous apportent s'est déjà révélée à nous spontanément. Nous en avions eu une vue rapide et évanouissante : elle se transforme maintenant en illumination. Elle cesse d'être incertaine et nébuleuse : la pureté de son contour se dessine. Notre confiance dans la sûreté de notre regard s'accroît : jusque-là nous n'osions pas lui permettre de s'attarder sur le sillon léger que la vérité avait tracé à la surface de notre conscience. Maintenant que cette vérité semble nous être proposée par autrui, nous osons en prendre possession : nous devenons capable de la contempler, de l'éprouver et de nous y établir. Nous sommes délivré de cette insécurité que produisaient en nous les appels timides, pressants et anxieux de notre conscience solitaire : nous leur trouvons un écho dans la communion humaine ; et celle-ci maintenant peuple notre solitude, mais en l'approfondissant, au lieu de la rompre.

Le premier devoir de l'écrivain doit être de s'élever assez au-dessus de toutes les circonstances de sa vie particulière pour fournir à tous les êtres un appui de tous les instants et les montrer à eux-mêmes tels qu'ils voudraient être toujours.

2. Que l'écriture doit capter l'éternel et non le fugitif

On pourrait penser que le propre de l'écriture est d'éterniser certaines pensées fugitives qui disparaîtraient autrement sans laisser de trace. Son rôle serait de fixer ce que jamais on ne verra deux fois ; on pourrait le comparer à celui que l'on assigne à la peinture dans l'impressionnisme. Mais pourquoi tant d'efforts pour garder l'image de ce qui a péri, alors que le présent sollicite encore notre attention, notre activité et notre amour ? En réalité, nous ne devrions point chercher à ressaisir du passé ce qui en lui est aboli, et qui n'a jamais été dans l'Etre qu'un pur passage, mais seulement ce contact avec une réalité impérissable qu'il nous a permis d'obtenir un instant et qui est d'autant plus émouvant que le temps l'a dissipé aussitôt. Ce contact, quand il est retrouvé, possède d'autant plus de pureté qu'il s'est dépouillé de tout support corporel, de tout rapport avec les événements ; il a acquis un tel caractère de simplicité et de spiritualité que nous ne sommes plus troublé ni par la crainte de le perdre ni par l'effort pour le retenir.

Ainsi, le rôle de l'écriture ne peut pas être, comme on le dit, d'éterniser ce qui passe ; il est plutôt de dégager de ce qui passe ce qui est éternel. Rien ne possède de valeur dans notre vie que ces soudaines illuminations par lesquelles nous découvrons tout à coup, derrière l'inconstant devenir qui entraîne et détruit tout ce qui est, un monde à la fois immobile et vivant, qui tantôt s'entr'ouvre et tantôt se referme, qui, en comparaison du monde où nous vivons, nous paraît infiniment lointain et infiniment beau ; mais il suffit de regarder par transparence les choses les plus familières pour qu'elles nous permettent d'y pénétrer.

Un tel monde ne se révèle à nous que par brusques échappées ; et, bien qu'il soit éternel, c'est souvent dans les modes les plus fugitifs de notre vie que nous percevons le mieux sa présence. Car il soutient tout ce qui est dans le temps ; mais il ne descend pas lui-même dans le temps. Le rôle de l'écriture c'est de nous permettre d'en retrouver le chemin. Si elle remplit sa fonction, qui est de ne garder la mémoire que des bienheureux moments où notre pensée avait réussi à y pénétrer, elle doit nous permettre d'y accéder encore lorsque la matière nous accable et que le temps nous disperse. Il est donc bien vrai de dire que l'écriture n'a pas pour objet de garder ce qui passe, mais plutôt d'ouvrir notre regard, à l'intérieur même de ce qui passe, sur ce qui ne passe pas. Elle doit surpasser le temps, mais non point rompre sa loi, qui est que tout ce qui n'est qu'en lui ne doit cesser en lui de se perdre.

3. Le contact avec les choses

Le plus difficile dans les ouvrages de l'esprit n'est pas de montrer de la puissance dans la construction, ni de l'ingéniosité dans l'analyse, ni de la grâce dans le style, c'est de maintenir une communication continue avec le réel. Mais les idées ont un jeu spontané et les mots un mouvement propre qui séduisent les plus prudents et leur font parfois quitter le sol.

Le contact avec les choses modère l'imagination et discipline la pensée ; mais en même temps il ne cesse de les alimenter et de les enrichir. Les œuvres produites par une méditation solitaire ont souvent de la grandeur et de la puissance, mais une grandeur et une puissance qui marquent le sommet où l'individu est parvenu par l'effort de son génie propre. Elles peuvent avoir plus d'altitude que d'horizon : on y reconnaît souvent un dessein arbitraire et volontaire dans lequel la marque de la personne est trop apparente. Les ressources qui lui appartiennent et qui ont permis à son entreprise de réussir ne lui ont servi parfois qu'à bâtir un château de rêve et à glorifier son amour-propre.

Mais le contact avec les choses, qui nous fait sentir nos limites, nous permet aussi de les reculer. Il y a dans les choses une lumière à laquelle notre esprit ne demeure pas insensible. Elles ne sont pas inertes et muettes, mais pleines de voix qu'elles font entendre à tous ceux qui ne les méprisent point. On ne les tourne pas à son gré ; elles nous résistent et elles nous éclairent : elles sont la figure visible de la vérité. L'individu, en les regardant, ne se laisse plus entraîner à confondre avec le réel l'œuvre de son imagination. Celle-ci par comparaison lui paraît fragile et irréelle ; elle emprunte aux choses l'apparence même qui lui permet de subsister. En gardant le contact avec les choses, l'esprit acquiert plus de force et plus d'étendue. En mesurant la place qu'il occupe dans le monde, il cesse d'enfermer le monde dans les limites de son rêve : car ce rêve, qui prétendait dépasser la nature, est sans cesse dépassé par elle.

4. Continuité dans les ouvrages de l'esprit

Tout homme peut écrire un beau vers qui ne saurait trouver du second ni le corps ni la rime. Tout homme peut rencontrer une belle pensée qui ne saurait lui trouver de soutien ni d'écho. Mais, bien que la lumière qui nous éclaire de temps en temps possède un éclat et une pureté qu'il semble impossible de surpasser, les œuvres de l'esprit ne peuvent pas se borner à fixer ces minutes privilégiées. On peut dire sans doute de pareilles minutes qu'elles nous affranchissent de l'instant pour nous découvrir un présent éternel. Mais une œuvre qui possède de la continuité est seule capable d'exprimer la continuité de notre vie et cet effort douloureux par lequel elle s'est formée peu à peu. Seule elle laisse apparaître ces retouches successives par lesquelles la pensée a eu le loisir de se reprendre et de s'enrichir. Il y a dans l'accumulation des moments du temps un effet qui nous libère de la fuite du temps et nous permet d'échapper à son éternel mouvement. Les seuls ouvrages qui ont de la grandeur sont ceux qui contiennent en eux l'expérience et le labeur de toute une vie.

Tout homme a vécu quelques moments d'exception où, soit au contact d'un autre esprit, soit dans une illumination solitaire, il s'élevait au-dessus de la suite des événements ainsi que du cours passager de ses propres états, où il parvenait sans effort à ce sommet que l'on croit avoir toujours connu quand on s'y trouve, qui laisse misérable dès qu'on le quitte et d'où l'on éprouve, dans un sentiment radieux de stabilité et de certitude, la joie de participer au dessein secret de la création. Mais ces moments bienheureux n'ont point entre eux de liaison. Ils sont semblables à des lueurs qui s'éteignent et s'allument sans obéir à aucune loi. Leurs apparitions successives sont séparées par de grands intervalles d'ombre. On n'est jamais sûr qu'elles ne s'évanouiront pas chaque fois pour toujours.

Un grand ouvrage demande la collaboration de toutes nos puissances spirituelles. Il veut que nous fassions un effort pour retenir et pour assembler toutes les particules de lumière que le destin nous distribue avec une intermittente générosité. Il résiste à l'anéantissement et à l'oubli par l'art invisible qui les ordonne. L'harmonie qui y règne est faite d'une multitude de touches successives patiemment ajoutées les unes aux autres. Mais c'est une pensée personnelle qui introduit entre elles l'unité ; cette pensée ne s'évade point du temps, elle le domine en réunissant en un seul faisceau tous ces traits dispersés. Elle prend possession de ce qui change, lui impose sa marque et lui donne cette immuable présence où l'esprit fait son unique séjour. Un grand ouvrage capte toutes les clartés que le regard peut saisir. Il nous en donne une disposition permanente : il en fait les membres d'un corps de lumière qui possède à la fois l'unité et la vie.

5. L'écriture plus secrète que la parole

On dit que l'âme est visible dans le regard ; mais c'est dans l'invisibilité des paroles qu'elle rend sensible à autrui cette activité transitoire par laquelle elle découvre sa propre nature en la formant peu à peu. Le regard n'obéit point à la volonté aussi docilement que la parole : il révèle, sans que nous y songions, nos sentiments et nos désirs ; mais par la parole l'acte vivant de la pensée s'exprime à mesure qu'il s'accomplit.

Dira-t-on qu'il faut attribuer à la parole une supériorité sur l'écriture parce qu'elle a plus de liberté et moins d'apprêt, parce que nous disposons d'elle plus constamment, parce qu'elle est accompagnée du regard et de l'inflexion de la voix, parce qu'elle garde un contact plus direct et plus vif avec celui qui la pense, parce qu'elle peut être indéfiniment rectifiée et amendée pour mieux épouser non pas seulement la forme de l'idée, mais aussi la forme de l'âme qui écoute, enfin parce qu'elle est l'œuvre non pas de la solitude comme l'écriture, mais d'un accord qui se cherche entre des êtres séparés ? On comprend qu'on désire souvent retrouver par l'écriture quelques-uns des effets de la parole ; le lecteur, quand j'écris, devrait être déjà si près de moi que je devrais sentir sa présence et qu'il devrait sentir que je lui parle.

Bien plus, la parole obéit souvent à une inspiration plus pressante que l'écriture : quand nous sommes seuls, l'inspiration ne jaillit pas toujours avec autant de force ; elle ne trouve plus d'écho pour la redoubler et la soutenir. L'écriture ne nous montre pas aussi directement son action sur autrui, elle ne crée pas avec lui une communion actuelle et sensible. Alors, on regrette parfois de ne pouvoir fixer la parole par l'écriture ; mais il y a là une sorte de leurre : car, l'interlocuteur absent, elle ne retrouverait plus le même prestige.

C'est que l'homme qui écrit écoute un autre dieu que l'homme qui parle, un dieu plus caché. Il cherche à éveiller chez le lecteur des puissances plus profondes que celles de la vie commune. Et quand il nous atteint le plus intimement, c'est avec des mots tellement silencieux qu'on dirait qu'il se tait. La grossièreté du son persiste encore dans les paroles les plus délicates ; mais il est si voilé dans la parole écrite qu'on le perçoit à peine. L'idéal de l'écriture est de nous mettre en présence de la pensée toute nue. Le mouvement ou le feu du regard trahissent l'auditeur attentif ; mais chez le lecteur, le regard de tout l'être est tourné vers le dedans : il semble parfois que la pensée s'insinue en lui sans l'intermédiaire du corps.

Ecrire un livre, c'est se dire à soi-même ses propres secrets. Mais par lui le lecteur doit penser qu'il découvre les siens. Aussi, les meilleurs livres, ceux qui révèlent le mieux le lecteur à lui-même, déroutent souvent ceux qui croyaient connaître l'auteur.

6. Dialogue de l'auteur et du lecteur

Nous avons plus d'émotion à retrouver dans un auteur les sentiments que nous éprouvons en secret que ceux dont nous témoignons, ceux qui sont en nous en germe que ceux qui ont déjà éclos. Les œuvres de l'esprit ont pour objet un monde que nous portons en nous et qui est souvent invisible à nos propres yeux ; l'auteur qui nous le révèle acquiert du premier coup avec nous une intimité mystérieuse. Pourtant il n'offense pas notre pudeur et n'acquiert sur nous aucun droit. Car il ne force pas notre consentement : les découvertes que nous faisons, en le lisant, semblent venir de nous-même et nous lui sommes reconnaissants d'avoir provoqué cet ébranlement par lequel nous découvrons au fond de notre nature tant de richesses ignorées.

Tout ce que l'on écrit est un dialogue avec soi, c'est-à-dire avec les autres hommes. On leur parle, on veut les persuader et on ne poursuivrait pas longtemps le chemin si on n'entendait pas à chaque pas leurs muettes réponses. Elles maintiennent et renouvellent indéfiniment le mouvement de notre pensée.

Ce n'est pas être orgueilleux, c'est être fort que d'engager toute sa personnalité dans ce qu'on écrit. Mais c'est être orgueilleux que de rejeter toujours sur les autres les erreurs d'interprétation qu'ils peuvent commettre. Presque sûrement nous avons fait la première faute. Le public et la critique, en cherchant à nous comprendre, collaborent avec nous. Il faut leur être reconnaissant. Ils nous paient de l'effort que nous avons fait. Ils y joignent le leur. Nous leur sommes redevables de nous éclairer sur ce que nous aurions dû dire et quelquefois sur ce que nous aurions dû penser.

Dans la pensée la plus pure il se cache quelques ombres. Elle est formée de différents rayons d'un éclat inégal. Ce qu'elle enferme de plus vif n'a pas toujours été atteint. Car nulle idée n'est à nous ; la plus humble dépasse encore l'acuité de notre vision ; et l'œil d'autrui, en se fixant sur elle, ajoute toujours à la connaissance que nous en avions. Ainsi il arrive que les interprétations qui paraissent se contredire se complètent et qu'elles correspondent, dans un même horizon baigné de la même lumière, à des perspectives plus ou moins heureuses, à des regards plus ou moins pénétrants.

Celui qui consume sa vie à écrire peut manquer d'amis réels ; il ne cesse d'envoyer un message à des amis inconnus. Mais les échos qu'il reçoit peuvent lui paraître parfois un peu rudes ; et il doit s'accommoder de ne point connaître les réponses les plus pures, qui sont souvent les plus silencieuses.

7. Le succès et l'échec

Il arrive que l'éloge donne de la confiance et de la force, qu'il réveille l'activité, qu'il la tire de l'isolement et lui donne l'appui de la communion humaine. Mais ces avantages sont vite perdus et au delà. Car, en jouissant de l'éloge, l'amour-propre se replie sur lui-même et se sépare de nouveau. Assurés de la puissance qui est en nous et que le succès confirme, nous nous reposons sur elle. Alors elle nous abandonne, car elle ne peut être gardée et même elle ne peut être que si, dans chaque instant, nous l'obtenons par une victoire sur nous-même.

Les succès d'opinion et les succès de l'esprit ne s'accompagnent pas toujours ; et même ils peuvent s'exclure. Les hommes qui ont le plus de réussite au dehors sont souvent ceux qui sentent le plus de misère au dedans : il est vrai qu'ils ensevelissent souvent celle-ci dans leur âme la plus secrète. Mais il n'y a pas de succès visible qui ne soit plus grave qu'un échec si le cœur n'est pas satisfait.

Les échecs, il est vrai, peuvent, en refoulant le désir du succès, lui donner plus d'acuité et d'amertume : l'écrivain cède alors à l'aiguillon de la vanité blessée et cherche une revanche dans le sentiment même de l'injustice dont il se croit victime. Mais ils peuvent, en le repliant sur lui-même, servir à son avancement intérieur, pourvu qu'il ne tire pas de cet avancement même quelque nouvelle jouissance d'amour-propre : car il est terrible que l'amour-propre s'insinue jusque dans les victoires de l'esprit et demande toujours à en partager les fruits. Ce devrait être le rôle des échecs de nous purifier de tous les mouvements de l'amour-propre et d'éveiller toutes nos puissances spirituelles, non point, comme on le dit souvent, pour nous aider à surmonter la fortune, mais parce qu'elles ne peuvent s'exercer que dans le désintéressement pur. Elles nous invitent à une vie libre et divine que souvent nous n'aurions pas su découvrir ni aimer si le monde avait réussi à nous attirer et à nous retenir. Car nous sommes si faibles qu'il faut quelquefois que le monde nous repousse pour que nous parvenions à nous détacher du monde.

Les succès extérieurs inquiètent et rebutent les âmes les plus délicates ; et ils parviennent quelquefois à tarir la joie de l'esprit. Car celle-ci se suffit à elle-même ; elle n'a pas besoin d'être confirmée et ne se nourrit pas de l'opinion. Ce n'est pas qu'elle s'enferme dans quelque clôture : au contraire, elle transfigure et illumine tout ce qui l'approche ; son action est une action de présence toujours prochaine et naturelle, innocente et ignorée de l'amour-propre, qui ne songe ni à s'en emparer ni à se plaindre d'être vaincu.

Notre rayonnement spirituel est proportionnel à notre puissance de solitude ; il faut qu'il impose silence à tous les échos du dehors : il devient alors le plus pur de tous les messages, le plus immatériel et le plus efficace. C'est lorsqu'un livre n'a point atteint la renommée, ou qu'il l'a traversée et dépassée qu'il arrive à créer entre un petit nombre d'esprits la communication la plus désintéressée et la plus parfaite.

8. Jalousie à l'égard des vivants et des morts

Si les biens de l'esprit sont les seuls biens véritables, on ne peut être que misérable sans eux ; et, comme il semble qu'il dépend de nous de les acquérir, on se sent inexcusable d'en être privé. Aussi l'amour-propre en conteste-t-il toujours à autrui la possession, non qu'il pense que ce ne soient pas les seuls biens, mais parce que, étant incapable de les obtenir, il envie un autre être de pouvoir en tirer vanité, comme si, là où ils existent, tout l'amour-propre ne devait pas être renoncé. C'est la médiocrité honnête et laborieuse qui éprouve pour les biens de l'esprit, à proportion de leur puissance et de leur éclat, l'hostilité la plus sincère et la plus constante. Car elle est sûre de ne jamais les rencontrer sur son chemin ; et pourtant elle est forte de la méthode qu'elle emploie, qui semble commune à tous les hommes et qui rend suspectes toutes les acquisitions qu'elle ne peut pas donner.

La présence d'un être de chair qui a un visage, des besoins, des faiblesses, une place dans la société et que je rencontre, mêlé à d'humbles besognes humaines, me rend son génie invisible, et efface le caractère divin des idées dont il est l'interprète. Leur valeur est rehaussée quand il n'est plus qu'un peu de cendre ; car il reçoit dans ma mémoire une première vie spirituelle. Mais si je puis le replacer dans une haute antiquité et qu'il appartienne déjà à la mémoire de l'humanité, ses idées ont perdu, malgré l'effort de l'historien, leur vêtement corporel et individuel : elles sont devenues le patrimoine commun de tous les esprits.

Mais la mort ne suffit pas à protéger contre les rancunes de l'amour-propre : les vivants sont aussi jaloux des morts. Ils sont souvent plus troublés par le souvenir d'un ennemi qui est mort que par sa présence vivante, qui justifiait leur haine et donnait un objet à leurs attaques. Ainsi, il y a une jalousie subtile qui, au lieu d'être éteinte par la mort, est avivée par elle, comme si la mort recouvrait notre ennemi d'une protection imprévue. C'est que les hommes n'éprouvent pas de jalousie à l'égard d'un être réel, mais seulement à l'égard de l'idée qu'il incarne et qui les humilie ; aussi sa mort matérielle, même s'ils la désirent, ne guérit pas leur jalousie parce qu'elle libère cette idée au lieu de l'abolir.

La haine même dont ils poursuivent un ennemi au delà de la mort est la preuve de son immortalité. Cette haine même l'immortalise. En les protégeant contre ce que leur ennemi aurait pu devenir, la mort ne les protège pas contre ce qu'il a été : elle fixe à jamais son passé et lui donne l'immobile majesté des choses révolues. La mort le défend aussi contre les faiblesses qu'il aurait pu commettre. Elle le défend encore contre le mal qu'on aurait pu lui faire. Elle lui donne une force silencieuse contre laquelle on se sent impuissant. Elle l'environne d'une barrière de respect. Elle peut être le point de départ de sa gloire.

Plus encore qu'en dénigrant les vivants dont la vie est mêlée à la nôtre, l'amour-propre se rehausse en diminuant le mérite des hommes de génie dont la gloire a franchi les siècles. Il y a dans l'amour-propre un paroxysme qui lui fait haïr tous ces grands morts dont la gloire semble diminuer celle à laquelle il peut prétendre. Et les plus grands parmi les vivants, dont les faiblesses sont plus apparentes, sont protégés par elles contre l'envie la plus tenace et la plus secrète.

9. Grands hommes

On imagine trop vite que les grands hommes ont porté dans la vie cette figure de gloire que leur prête l'éloquence de notre imagination. Ce qui les faisait grands était souvent d'un accès plus simple et plus familier ; il nous suffit d'ouvrir les yeux pour trouver autour de nous beaucoup d'hommes qui ont autant de clarté dans le regard, autant de pureté intérieure ou de force d'âme ; mais notre amour-propre hésite à les reconnaître et notre paresse n'a de force que pour admirer ceux qui ont obtenu un nom dans les lettres ou que la fortune a marqués de son signe. Cependant les plus grandes choses se font sous nos yeux sans que nous imaginions qu'elles sont grandes et elles sont le point d'aboutissement de beaucoup de petites. Et même il n'y a point d'esprit médiocre, qui, sur quelque point, ne puisse avoir des vues plus claires et des visées plus lointaines que l'esprit le plus profond et le plus vaste. Les plus grands et les plus petits se retrouvent identiques en présence des événements essentiels de la vie tels que la mort, l'amour ou la douleur. Et ce sont quelquefois ceux qu'on avait jugés les plus petits qui paraissent alors les plus grands.

Créer, c'est toujours exercer quelque puissance que nous avons reçue : la véritable grandeur n'est point dans la valeur du don, mais dans l'usage que nous consentons à en faire. Ainsi les idées se présentent toujours aux hommes inopinément et malgré eux : et la seule différence qui existe entre eux, c'est que les uns savent les recueillir et non pas les autres. Le propre du génie est de prêter attention à de petites lumières qui éclairent tous les hommes, mais que la plupart remarquent à peine : car elles s'éteignent presque aussitôt si on ne met pas tous ses soins à les abriter et à les ranimer.

Mais il arrive aussi que la grandeur se révèle à nous d'un seul coup et nous incline pour ainsi dire devant elle. C'est quand nous découvrons un être qui n'est grand que par ce qu'il est, et non par ce qu'il fait, et qui, à travers tous les objets auxquels s'applique son activité, n'a jamais de rapport qu'avec le Tout. Nous ne retenons d'une telle rencontre que la révélation d'un monde plus réel que celui où nous vivons habituellement, et dans lequel cet être qui est grand semble vivre toujours. Mais alors il nous paraît capable de se suffire : et nous pensons que, dans la foule indifférente, il ne peut distinguer que des serviteurs et des témoins, qu'il n'a pas besoin d'amis puisqu'il jouit sans intermédiaire de la vérité et du bien. Que pourrait-il demander à d'autres êtres qui possèdent moins que lui-même ? Dira-t-on que son devoir est de les faire participer aux dons qu'il a reçus ? Mais il n'a pas recours pour cela à des volontés particulières : sa seule présence est d'un effet meilleur et plus sûr. Il attire donc autour de lui un cercle d'esprits attentifs qui puisent en lui comme en une source qui ne tarit pas. Mais c'est sa destinée de leur donner sans les connaître, de ne point faire entre eux de différence, de n'accorder à aucun d'eux le moindre privilège, de faire taire parmi eux tout soupçon de jalousie et de produire en eux ce sentiment d'admiration qui environne sa solitude et qui la consomme.

10. Servir son propre génie

Tout le malheur des hommes vient de ce qu'il n'y a rien de plus difficile pour chacun d'eux que de discerner son propre génie. Presque tous le méconnaissent, se défient de lui et sont ingrats à son égard. Ils cherchent même à le détruire pour lui substituer un personnage d'emprunt qui leur semble plus éclatant. Tout le secret de la puissance et de la joie est de se découvrir et d'être fidèle à soi dans les plus petites choses comme dans les plus grandes. Jusque dans la sainteté, il s'agit de se réaliser. Celui qui tient le mieux le rôle qui est le sien, et qui ne peut être tenu par aucun autre, est aussi le mieux accordé avec l'ordre universel : il n'y a personne qui puisse être plus fort ni plus heureux.

Toute notre responsabilité porte donc sur l'usage des puissances qui nous appartiennent en propre. Nous pouvons les laisser perdre ou les faire fructifier. Ainsi notre vocation ne peut être maintenue que si nous restons perpétuellement à son niveau, si nous nous montrons toujours digne d'elle. Le rôle de notre volonté est plus modeste qu'on ne croit ; c'est seulement de servir notre génie, de détruire devant lui les obstacles qui l'arrêtent, de lui fournir sans cesse un nouvel aliment : ce n'est point de modifier son train naturel ni de lui imprimer une direction qu'elle a choisie.

Il existe en tout homme une pensée secrète qu'il doit avoir la probité et le courage d'amener au jour. Il ne faut point qu'il lui préfère une opinion étrangère qui lui paraît plus relevée, mais qui, incapable de se nourrir sur son propre sol, n'y prendra aucune croissance. Nous ne pouvons espérer posséder d'autres richesses que celles que nous portons déjà en nous. Il suffit de les exploiter au lieu de les négliger. Mais elles sont trop familières pour nous paraître précieuses et nous courons vers d'autres biens qui brillent davantage et dont la possession nous est refusée. Même si nous pouvions les atteindre, ils ne laisseraient entre nos mains que leur ombre.

Pourtant la confiance que l'on a dans sa vocation présente elle-même des dangers. Ma vocation n'est pas faite d'avance ; il m'appartient de la faire : il faut que je sache extraire de tous les possibles qui sont en moi le possible que je dois être. Il ne faut même pas que je confonde ma vocation avec mes préférences, bien que ma préférence la plus profonde doive s'accorder avec ma vocation, ni l'appel de ma destinée avec toutes les suggestions de l'instant, bien que l'instant m'apporte toujours l'occasion à laquelle je dois répondre. La sagesse consiste à reconnaître la mission que je suis seul capable de remplir : c'est la trahir que de lui substituer quelque dessein emprunté et de me hausser vers des pensées plus vastes que celles que je puis porter.

Il en est des vocations individuelles, dans la vie de l'humanité, comme des différentes facultés dans la vie de la conscience. Chaque faculté, l'intelligence, la sensibilité ou le vouloir, doit s'exercer selon la loi propre, à son heure et dans les circonstances qui lui conviennent ; autrement la conscience ne parviendrait à réaliser ni son harmonie ni son unité ; mais quand elle s'exerce comme il faut, c'est l'âme tout entière qui agit en elle. De même, la destinée de l'humanité entière est présente dans la vocation de chaque individu, pourvu qu'il l'accepte et qu'il l'aime.

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