Chapitre 11. La sagesse et les passions
1. Double nature
Plus l'arbre plonge loin ses racines dans les ténèbres de la terre, plus son feuillage monte haut, plus il frémit avec délicatesse aux cimes de la lumière. Et son immobile majesté n'est qu'un mouvant équilibre où toutes les forces de la nature jouent et se contrarient, mais aussi se répondent et se contiennent avec une certitude intérieure plus belle que tous les abandons.
Chacun de nous est semblable à l'arbre : il enfouit dans le secret de son âme les sentiments les plus obscurs, les plus profonds, souvent aussi les plus égoïstes et les plus bas, qui sont parfois les plus nourriciers ; mais l'amour le plus pur leur demeure toujours miraculeusement lié, sans quoi il cesserait bientôt d'être nôtre, et au lieu de pousser jusque dans l'impalpable azur ses rameaux les plus hardis et les plus fragiles, on l'y verrait peu à peu se dissiper et se perdre.
La nature, la mythologie nous tendent partout les mêmes images. Le papillon est une chenille qui a des ailes : mais l'homme qui s'élève le plus haut dans la vie de l'esprit élève jusque dans le ciel sa propre chenille. Le Centaure, le Sphinx et la Sirène expriment également bien comment l'homme se dresse sur un animal encore pourvu de sabots, de griffes ou d'écailles. Car l'homme est une espèce mixte. Là résident son originalité propre et le principe même de sa vocation et de sa destinée. C'est folie de vouloir en faire un dieu ou le réduire à l'animal. Il ressemble davantage au Satyre qui participe aux deux natures et dont on ne sait si son désir le plus ardent est de hausser l'animal jusqu'à la contemplation de la lumière divine, ou de faire descendre le dieu dans la chair de l'animal afin de l'émouvoir de tous ses frissons.
La raison de l'homme est elle-même une proportion entre deux instincts : un instinct animal qui l'emprisonne dans ses limites, et un instinct spirituel qui les lui fait oublier. La raison est la suture de l'esprit et de la chair. Elle maintient leur équilibre. Elle attache l'esprit au corps, qui modère son élan ; elle suspend le corps à l'esprit, qui modère sa chute. Mais s'il n'y avait pas en nous une double nature, comment nous serait-il permis de choisir ce que nous voulons être ? Notre liberté vit de cette ambiguïté. Et s'il est impossible qu'elle achève jamais de nous identifier soit avec l'ange, soit avec la bête que nous portons en nous, c'est elle pourtant qui donne la victoire tantôt à l'un et tantôt à l'autre.
Il y a en chacun de nous une sorte d'oscillation verticale qui se produit à l'intérieur de son être même, une montée et une descente alternatives qui forment la vie même de sa conscience et qui font qu'avec les mêmes ressources, les uns se soulèvent au-dessus de la terre et les autres se précipitent dans les abîmes.
2. Réunir les extrêmes
La mesure n'est point médiocrité ou défaut de force ; elle est cette sorte de plénitude intérieure et de juste proportion avec l'univers qui doit permettre à chaque être d'être soi et maître de soi, c'est-à-dire de tenir en mains les extrêmes, au lieu soit de les fuir, soit de leur céder. Car elle a besoin des extrêmes et les porte pour ainsi dire en elle, au lieu de les repousser et de les abolir. Loin d'être le juste milieu et de demeurer à égale distance de l'un et de l'autre, elle remplit tout l'intervalle qui les sépare de manière à les unir. Elle tempère chacun d'eux, non pas par une sorte de relâchement qu'elle lui donne, mais par la puissance avec laquelle elle embrasse aussi l'autre. Elle ne se laisse point ébranler de ce centre où le regard doit avoir assez d'étendue et le sentiment assez de profondeur pour qu'ils puissent assembler et réconcilier les contraires et ne point se laisser déchirer entre eux. Celui qui garde la mesure mesure tous les abîmes de l'être sans éprouver de vertige.
La mesure est à la fois cette tension et cette compréhension qui font que chaque chose est mise à sa place, que chaque faculté exerce son jeu le plus droit et le plus fort, soutenue par le jeu de toutes les autres qui règlent son emploi en lui prêtant encore leur efficace : c'est l'unité de toutes les puissances de l'être coopérant avec toutes les puissances de l'univers et trouvant en elles à la fois une limite et un appui. Il y a dans l'infinité du désir une sorte de perpétuel excès qui nous empêche de rien atteindre et de rien posséder. Et la sagesse, au lieu d'être, comme on le croit souvent, un renoncement à l'absolu, est au contraire cette rencontre de l'absolu qui donne à toute chose sa mesure.
En mathématiques, tous les problèmes sont des problèmes de mesure et des problèmes de limites. Il n'en est pas autrement dans notre vie. Chacun de nos actes exprime un rapport entre nous et l'univers : c'est là notre mesure. Et tous ces actes tendent eux-mêmes vers une limite, qui est notre essence, et dont on peut dire à la fois qu'elle les surpasse et qu'elle les fonde.
3. Compensation
C'est parce que chacun de nous est un être mixte dont l'essence se réalise toujours par un équilibre maintenu entre deux extrêmes que, ni ce qu'il y a en nous de plus beau, ni ce qu'il y a en nous de plus laid, ne nous paraît tout à fait nôtre. Il y a en nous ce que l'on nomme la conscience et qui est à la fois un regard, un commandement et un vœu : c'est là la partie divine de nous-même. Mais il y a aussi en nous l'être auquel ce regard s'applique, qui est rebelle au commandement et infidèle au vœu : c'est la partie de nous-même qui appartient à la nature. Le moi est le trait d'union de la divinité et de l'animalité en lui l'esprit s'incarne et la chair se spiritualise.
La mesure est un acte qui est d'autant plus parfait qu'il a plus de résistance à vaincre et plus d'effort à fournir. L'art le plus haut est celui qui requiert la matière la plus résistante, mais qui en triomphe, l'inspiration la plus violente, mais qui la contient. Dans l'activité la plus noble et même dans l'amour le plus pur, il y a toujours une colère dominée.
C'est que tout excès est signe de faiblesse et non point de force. Il n'y a point d'excès qui ne finisse par être châtié. Il y a un excès dans la connaissance quand elle devient une ambition de la pensée pure qui se tourne en avidité ou en jeu et méprise l'action ou la décourage, au lieu de la soutenir et de l'illuminer. Et il y a un excès même de la vertu où l'on ne sait si l'être tente la nature ou bien tente Dieu, mais où il montre un défaut d'humilité, une confiance en soi et en ses propres ressources qui lui ôtent le sentiment de ce qu'il peut, qui l'empêchent de mesurer le rapport entre sa nature et sa volonté, et qui obligent un jour l'événement à le démentir et à l'accabler.
Mais on ne manque jamais à la mesure sans qu'il se produise quelque part une compensation par laquelle l'équilibre se rétablit. L'instinct retrouve sur un autre point, où il échappe à l'attention, la force qu'on lui refusait là où il cherchait à se faire jour. Et dès qu'il est refréné, il paralyse par son inertie la volonté même qui l'a vaincu. Mais inversement, qui voudrait sacrifier la pensée à l'action verrait cette pensée renaître et se gaspiller sous la forme du rêve, ou bien introduire un tour chimérique dans cette action même qu'elle prétendait exclure.
4. Aux lisières de la conscience
Est-il vrai qu'il y ait aux lisières de la conscience un monde effrayant et merveilleux qui serait tout près de nous et en nous, qui serait nous sans que nous en soupçonnions la présence ? Mais comment serait-il à nous tant que nous l'ignorons et que nous n'avons sur lui aucune prise ? Dira-t-on qu'il explose tout à coup à la conscience par des effets qui nous surprennent toujours, mais qui nous ébranlent assez pour que nous ne puissions nier qu'ils nous appartiennent ? Quelle est donc cette fatalité qui se développe en moi et dont je suis le spectateur impuissant ? Je ne puis dire moi qu'au point où ma pensée commence à éclairer ces impulsions obscures et ma volonté à s'y associer ou à les refouler. Ce monde violent et ténébreux peut être aussi voisin de moi qu'on le voudra, il n'est pas moi. A-t-il seulement une existence en lui-même avant que la conscience lui prête vie, tantôt pour le dominer et pour l'apaiser, tantôt pour se complaire en ses fureurs et pour les redoubler ? Il n'y a rien en nous qui mérite proprement le nom d'inconscient, mais seulement une conscience toujours naissante, sensible à toutes les sollicitations extérieures, à tous les appels de la chair et des sens, à toutes les voix de l'opinion et de la passion, et qui ne cesse de s'élargir, de s'enrichir, de s'épurer et de se corrompre selon le consentement qu'elle accepte de leur donner.
Sans la conscience, je ne serais rien, pas même une chose. C'est elle qui me donne l'être en me découvrant qu'il est mon être. Or, elle est elle-même intermédiaire entre la nature qui la dépasse en dessous et la raison qui la dépasse au-dessus. Mais elle en dispose et c'est pour cela qu'on peut dire qu'elle est à la fois la meilleure des choses et la pire. Tantôt elle devient la servante de la nature et elle use même des artifices de la raison pour la pervertir et pour l'avilir. Tantôt, en la subordonnant à la raison, elle la spiritualise et la transfigure.
5. Ivresses de l'âme
L'âme est comme une sorte de feu qui nous a été confié et qu'il nous appartient d'entretenir : c'est notre devoir de ne lui fournir que les matériaux les plus purs. Il ne suffit pas de dire que, comme le feu, elle purifie tout ce qu'elle touche ; car la qualité de la flamme dépend toujours de ce qui l'alimente ; elle peut produire une obscure fumée qui lui retire la lumière et même la chaleur ; elle peut s'éteindre et ne laisser au foyer que des cendres amères ou des charbons consumés.
Il y a différentes ivresses qui peuvent provenir de l'exaltation de toutes les puissances de l'âme, des plus nobles comme des plus viles. Le propre de la raison, c'est de savoir les discerner, plutôt que les abolir. Dira-t-on que les hommes les plus simples et les plus forts sont ceux qui reçoivent toutes les touches de la vie spirituelle sans en être jamais enivrés ? Ou dira-t-on seulement qu'ils ne connaissent qu'une ivresse, qui est celle de l'eau pure ? C'est celle de l'innocence reconquise qui reçoit devant chaque événement une inspiration nouvelle en abolissant, comme l'innocence, toute division intérieure, tout arrière-goût de l'amour-propre, toute fureur de l'imagination, toute ombre de complaisance ou de perversité.
6. La raison, faculté qui mesure
La raison est la plus belle de toutes nos facultés, à condition que l'on n'en fasse pas la faculté qui raisonne, mais la faculté qui mesure. Au lieu d'essayer par le labeur et l'artifice de tirer d'une vérité supposée quelque conséquence subtile et que l'expérience n'a point encore éprouvée, il faut qu'elle reste le pouvoir de juger, c'est-à-dire de donner à chaque chose sa place et sa valeur à l'intérieur d'un Tout dont elle ne perd jamais la présence de vue.
La raison ne réside pas, comme on le croit souvent, dans l'abolissement des passions, mais dans une discipline qui leur est imposée, qui les ratifie et qui leur donne la lumière et l'efficacité. Faire appel à la raison d'abord, c'est dire non à la vie, avant son premier jet. N'est pas raisonnable l'homme inerte et insensible par un effet soit de la nature, soit de l'exercice, mais celui qui, ayant la vie la plus forte et les passions les plus ardentes, cherche en elles l'élan qui le soulève, la matière qu'il ordonne, la puissance d'expansion qui le manifeste et qui l'exprime.
Il y a dans la raison elle-même une sorte de poésie et d'ivresse abstraite. Et c'est pour cela que si elle est souvent une marque de médiocrité pour ceux qui n'écoutent que l'inspiration, il arrive qu'elle soit une marque de délire pour ceux qui ne se fient qu'à ce qu'ils voient et à ce qu'ils touchent.
Comme la coupe d'un volcan éteint se remplit d'eau pure, les passions les plus violentes, lorsque leur feu est apaisé, creusent dans l'âme une sorte de profondeur qui devient peu à peu transparente et où le ciel tout entier se reflète.
7. La passion et l'absolu
Il ne faut pas mépriser la passion qui nous découvre le sens de notre destinée, qui suscite, exalte, unifie toutes les puissances de notre être et qui, dans chaque événement de notre vie, introduit la présence de l'absolu et de l'infini. Ceux qui la méprisent tant sont aussi ceux qui sont incapables de l'éprouver. Elle effraie leur prudence et déroute leur timidité. Presque toujours, la passion a besoin d'être entretenue plutôt que d'être retenue.
Il y a des esprits qui demeurent toujours spectateurs, qui se réservent toujours et n'entrent jamais dans le jeu : la passion ne les visite jamais ; ils ne l'observent chez les autres que pour les condamner, non point sans quelque jalousie. Ils se plaignent de sa violence et de sa partialité mais c'est qu'ils n'ont eux-mêmes ni assez de force, ni assez d'ardeur à lui donner. Ils n'en observent que les effets les plus extérieurs, au moment où elle nous submerge et semble nous conquérir, dans les soubresauts qui se produisent quand elle commence à se faire jour ou qu'un obstacle la met en péril, c'est-à-dire tant que nous ne l'avons point elle-même conquise.
La passion est l'inverse de l'émotion qui est assujettie à l'événement et nous arrête à nous-même, au lieu que la passion a sa source en nous-même et transforme l'événement. L'émotion est une attente : elle se nourrit du temps ; tandis que la passion est une présence : elle se nourrit de l'éternité, elle capte le temps, au lieu d'être captée par lui. Mais le temps de l'émotion cherche un terme où elle se dénoue tandis que la passion ne veut point de terme, elle a besoin de l'infini pour subsister. Elle ne demande au temps que les occasions qui la manifestent. Elle est réceptivité parfaite à l'égard de l'impulsion intérieure qui l'anime et imperméabilité parfaite à l'égard de toutes les sollicitations extérieures qui prétendraient la détourner de son cours.
Si l'objet de la passion a une valeur infinie, il faut donc, comme disent les philosophes, qu'il soit « une fin en soi ». Alors, il ne doit être ni une chose, comme dans l'avarice ou l'ambition, ni un individu comme dans l'amour, ni un idéal comme dans l'héroïsme, mais un absolu vivant auquel ces termes se substituent et dont ils nous fournissent une sorte d'image. Encore faut-il savoir qu'ils n'en sont que les images.
Aussi la passion ne peut-elle se passer du concours de la liberté et de la raison : mais elle doit les avoir pour alliées et non pas pour esclaves. L'animal n'a pas de passion.
8. Les bonnes passions et les mauvaises
On convient aisément que la passion peut être tantôt bonne et tantôt mauvaise. Mais de sa valeur on possède maintenant un assez bon critère. C'est que tantôt elle produit tous ses mouvements en elle-même et tantôt hors d'elle-même ; tantôt le moi, pour s'agrandir, se porte vers un objet extérieur qui est réellement fini et qui lui paraît infini, tantôt il ne cherche qu'à s'approfondir en trouvant au fond de son essence finie une destination infinie : de telle sorte que l'une ne peut trouver de séjour, puisqu'elle tend d'un mouvement infini vers un objet qui est fini et qui la déçoit dès qu'elle l'atteint, tandis que l'autre le trouve justement dans ce même mouvement infini qui ne lui manque jamais, puisque aucun objet fini ne réussit à le borner ni à le suspendre. Le séjour de la passion en elle-même prouve suffisamment que notre vie a découvert en elle sa véritable fin, que l'absolu lui est devenu présent, qu'il l'éclaire, la soutient et la nourrit. Car il n'y a que la rencontre de l'absolu qui puisse expliquer l'absolu de la passion ; ce qui suffit pour comprendre que l'activité qui tend vers lui, mais qui procède de lui, puisse être à la fois exercée et subie : ce qui est le propre de toute passion véritable.
La passion est mauvaise quand elle produit un désarroi du corps et de l'âme que la réflexion, qui s'y ajoute pour l'éprouver, ne cesse elle-même d'accroître. Elle est bonne quand elle les guérit de leur langueur, quand elle leur donne plus de mouvement, quand elle réalise leur accord.
La passion mauvaise nous plonge dans les ténèbres et dans la détresse et la bonne ne nous apporte que du contentement et de la lumière.
La passion mauvaise s'interroge à la fois sur la valeur de son objet et sur son rapport avec nous et celle qui est bonne sur le second point seulement.
L'une cherche toujours à se justifier par le raisonnement, mais sans parvenir à se convaincre, et elle ne vit que de sophismes. L'autre n'en a pas besoin et les repousse : il lui suffit de contempler son objet pour retrouver la sécurité. L'une nous rend esclave de nous-même, c'est-à-dire de notre corps, et l'autre, en nous délivrant, délivre notre âme. L'une retire son sens à notre existence et l'autre le lui donne. L'une est destructrice et l'autre créatrice de nous-même et du monde.
9. Vertu de la passion
On parle toujours de la passion en disant qu'elle est une fureur qui s'empare de nous, qui désorganise notre vie et détruit notre liberté. Mais chacun cherche une passion d'une autre sorte qui surmonte l'opposition entre les mouvements de l'instinct et ceux du vouloir, qui donne à sa conscience une parfaite unité, qui rassemble toutes ses forces autour du même point et libère son initiative, au lieu de l'asservir. Le mot même est admirable puisqu'il désigne l'activité la plus intense que nous puissions exercer, bien qu'elle soit tout entière reçue, une activité si pleine qu'elle exclut l'effort, qui n'est jamais employé que pour la retenir, et où l'on trouve réunies la perfection du mouvement et la perfection du repos : la perfection du mouvement puisqu'elle tend vers un objet infini que nous ne réussissons jamais à épuiser, et la perfection du repos puisque, dans le mouvement même qui l'anime, elle permet à l'être à la fois de se découvrir et de s'accomplir.
Chacun cherche un objet digne de susciter en lui une passion qui puisse remplir toute la capacité de son âme. Tant qu'il ne l'a pas rencontré, son existence ne connaît ni élan, ni joie, ni lumière ni but qui mérite ce nom : sa vie est pour lui un problème dont il n'a pas encore trouvé la clef. Il se sent perdu dans le monde qui ne lui offre point de valeur suprême à laquelle il puisse se consacrer, c'est-à-dire se sacrifier. La véritable passion est faite de désintéressement et de générosité ; elle ne cherche à rien acquérir : elle veut réformer le monde.
Alors, au lieu de déchirer notre âme et de la livrer à tous les maux qui accompagnent la misère et l'impuissance, elle nous apporte au contraire la certitude intérieure, l'équilibre, la tranquillité et l'apaisement. Elle abolit tous les troubles intérieurs, elle ne leur laisse plus le loisir d'apparaître. Elle chasse le doute, l'hésitation et l'ennui. Elle n'éprouve point d'inquiétude sur elle-même qui a trouvé la voie et le salut, mais sur son objet, auquel elle craint toujours de ne point donner assez de soins. Elle seule permet à l'être de prendre conscience de la puissance par laquelle il se réalise et de l'identité de sa destinée et de sa vocation.
Nul être n'apporte en naissant une passion déjà formée. La passion doit surgir après une longue période d'attente au moment où notre vie nous découvre son propre faîte. Et nous éprouvons un tremblement dès que nous commençons à sentir son approche. Elle est le signe que nous avons abandonné notre période des tâtonnements et des essais, que notre existence est engagée tout entière, qu'elle ne peut plus se diviser, ni se reprendre. On pourrait dire peut-être qu'il n'y a en nous de passion que de cette idée pure dont nous portons en nous la responsabilité et que nous entreprenons d'incarner.
10. La sagesse, qui est la possession de soi
La sagesse est indivisiblement une vertu de l'intelligence et une vertu de la volonté. Car nous pouvons bien la définir comme une vertu de la volonté, en disant qu'elle impose une mesure à nos désirs et à nos passions. Mais elle est une vertu de l'intelligence parce qu'elle consiste d'abord à reconnaître où est la mesure. Elle est la guérison de cette double erreur : que nous ne pouvons trouver le bonheur qu'en accroissant notre être indéfiniment afin de l'égaler à l'être même du Tout, et que nous devons toujours quitter ce que nous avons pour convoiter ce que nous n'avons pas ; ce qui nous rend toujours également mécontent, soit que nous le manquions, soit que nous l'obtenions.
La sagesse est la découverte et l'amour de notre propre essence, de l'être qui nous est donné, et de l'univers qui est sous nos yeux, de la situation où nous sommes placé et des obligations où nous sommes tenu ; elle est l'abolition de l'envie, le sentiment que cette intimité du monde où chaque être pénètre au moment où il dit moi est une chose si précieuse qu'il n'y a rien au monde qui puisse valoir davantage, ni former pour lui l'objet d'un plus haut désir. Il n'y a plus que l'usage qu'il en fera qui compte et cet usage lui est remis.
On voit combien il est faux de considérer la sagesse comme une limitation de la vie, un désintérêt à l'égard des grandes choses, qui comporte toujours un peu de médiocrité et d'indolence ; elle est au contraire le courage qui nous oblige à donner une valeur incomparable aux plus humbles, dès qu'elles nous sont confiées comme les instruments de notre destinée.
La sagesse est une aptitude non point à se dominer, mais à se posséder. Elle convertit l'être qui nous est donné en un bien toujours présent, et qui s'accroît indéfiniment. C'est cet art subtil et puissant qui nous apprend, au lieu de quitter le fini au profit de l'infini, à trouver l'infini même dans le fini. Loin de me séparer du monde, elle découvre toujours dans le monde quelque nouveau rapport avec moi, une réponse à un appel qui est en moi, ou un appel auquel elle m'oblige moi-même à répondre.
Le propre de la sagesse, c'est d'être toujours accompagnée de cette sensibilité infiniment délicate qui fait qu'il n'y a point d'objet dans le monde qui n'éveille en moi quelque écho intérieur, qui ne m'apporte quelque enseignement ou quelque exigence. À l'opposé de la sagesse, l'aveuglement demeure toujours isolé, et la folie agit toujours à contre-temps.
11. Sagesse, héroïsme, sainteté
La sagesse est une facilité difficile, le retour à une activité spontanée et droite ; elle vit de la lumière même qui l'éclaire ; elle est ornée par le plaisir, sans lui prêter de complaisance ; elle est rayonnante de bienveillance.
On peut dire à la fois qu'elle est la nature équilibrée et la nature idéalisée. Il y a en elle en apparence plus de repos que de mouvement : mais c'est parce qu'elle domine toutes les passions particulières et toutes les impulsions momentanées, au lieu d'y céder. On ne peut pas la concevoir sans la modération, par laquelle elle gouverne toutes choses, ni sans l'expérience, qui lui a appris à les connaître. Il y a une fausse sagesse qui n'est qu'un défaut d'ardeur, comme on le voit chez un enfant trop docile, ou chez un vieillard dont la vie commence à s'éteindre. Mais la véritable sagesse est toujours une violence contenue. Elle ne consiste pas, comme on le croit toujours, à se contenter de ce que l'on a reçu et à exténuer en soi le désir, mais c'est dans ce qu'elle a et non dans ce qui lui manque qu'elle trouve à appliquer l'infinité du désir. C'est parce qu'elle ne demande rien qu'elle ne cesse de tout recevoir. C'est avec le minimum de matière qu'elle réalise l'ouvrage spirituel le plus pur.
Il est rare que l'héroïsme puisse remplir toute la durée de notre vie, comme la sagesse. Quand il paraît continu, c'est qu'il renaît à tout instant. Il n'est point comme la sagesse un accord de la nature et de l'esprit, ni du temporel et de l'éternel. Il est une victoire de l'esprit sur une nature rebelle, une irruption violente de l'éternité dans le temps. Le contentement qu'il nous donne est le contraire du plaisir, auquel il résiste toujours. Il ne manque jamais d'évoquer l'idée de la souffrance imposée au corps, du sacrifice et de la mort.
La sainteté est une certitude tranquille et une ardeur apaisée qui nous établissent dans un monde supérieur au monde de la nature, mais par lequel la nature est illuminée. On croit souvent que ce qu'obtient la sainteté, elle l'obtient contre la nature : mais cela n'est pas vrai. Ici, la nature n'est point humiliée, ni détruite comme dans l'héroïsme, ni disciplinée et soumise comme dans la sagesse. Elle est transfigurée. Elle cède à la sainteté et se fait sa complice. Elle oublie ses propres exigences. Elle décuple ses puissances. Elle monte pour ainsi dire au-dessus d'elle-même. Elle semble anéantie, mais c'est qu'elle devient le corps vivant de la sainteté. La sainteté ressemble à une nature nouvelle : c'est à la fois la nature renoncée et la nature accomplie.