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Chapitre 7. La vocation et la destinée

Différence entre les esprits

Il est difficile d'accorder l'étendue avec la profondeur. Les uns n'ont de regard que pour le spectacle du monde. Ils ont besoin qu'il se renouvelle indéfiniment sous leurs yeux. Ils en admirent sans se lasser la variété et la nouveauté. Mais ils n'ont avec lui qu'un contact de surface : il suffit qu'il tienne leur curiosité en éveil et peuple d'images leur esprit qui cherche toujours à s'échapper de la solitude.

Les autres restent toujours au même lieu. Ils retournent sans cesse les mêmes pensées ; ils creusent indéfiniment le sol sur lequel ils sont nés et auquel ils demeurent attachés. Ils se détournent des plaines que le soleil éclaire et que la pluie arrose, et ils cherchent, au lieu où ils sont, une source souterraine à laquelle ils puissent boire. Qu'il est difficile et qu'il serait désirable de pouvoir réunir l'étendue et la profondeur, de suivre tous les chemins où la vie nous engage sans nous éloigner jamais du point où elle jaillit !

Quelques hommes sont eux-mêmes comme des sources d'où s'écoulent toujours de nouvelles richesses ; mais la plupart sont comme des canaux qui portent de l'un à l'autre des richesses qu'ils n'ont pas produites. Et l'on voit des esprits nomades et d'autres qui sont cultivateurs de leur propre sol.

Or, « il y a une diversité de grâces, mais c'est le même Esprit, une diversité de ministères, mais c'est le même Seigneur. Il y a aussi diversité d'opérations, mais c'est le même Dieu qui opère en tous ».

Tous les êtres reçoivent la même lumière : mais ils l'accueillent tous inégalement. Les uns sont semblables à des surfaces blanches et la renvoient toute autour d'eux : ce sont ceux qui ont le plus d'innocence. Les autres sont semblables à des surfaces noires et l'enfouissent dans leurs propres ténèbres : leur âme est un coffret fermé. Il en est qui la divisent, qui captent certains rayons et en réfléchissent d'autres, comme ces surfaces diversement colorées, mais qui changent d'éclat et de nuances selon l'heure du jour : ce sont les âmes les plus sensibles. Il y en a encore qui sont semblables à des surfaces transparentes et laissent passer en eux toute la lumière sans en rien retenir : ce sont les plus proches de Dieu. Certains peuvent être comparés à des miroirs dans lesquels la nature entière et le spectateur qui les regarde ne cessent de se refléter et de se voir : ce sont les plus proches de nous, et leur seule présence suffit à nous juger. Quelques-uns enfin font penser à des prismes dans lesquels la lumière blanche s'épanouit en un arc-en-ciel miraculeux : et ce sont ceux qui chantent la gloire de la nature par l'art et la poésie.

Le génie propre

Tous les hommes ont du génie s'ils sont capables de découvrir leur génie propre. Mais là est le difficile : car nous ne faisons guère que jalouser autrui, l'imiter et chercher à le dépasser, au lieu d'exploiter notre propre fonds. Et l'on ne peut point méconnaître que, chaque fois que nous sommes fidèle à nous-même, nous éprouvons une ardeur lucide qui passe tous les autres plaisirs, leur ôte toute leur saveur et les rend désormais inutiles.

Mais comment découvrir ce génie personnel qui nous fuit quand nous le cherchons, dont ne peuvent que douter la plupart des êtres quand ils voient leur vie s'écouler dans la misère, l'ennui ou les divertissements, qui traverse parfois d'un éclair d'espérance la conscience la plus médiocre, mais s'évanouit dès qu'elle cherche à s'en emparer, que nos occupations les plus constantes contredisent et refoulent et qui n'est jamais ni une idée que l'on puisse définir, ni un élan intérieur que l'on puisse conduire ?

La seule pensée de notre génie propre ébranle toujours notre amour-propre ; elle lui donne une sorte d'anxiété et déjà la satisfaction la plus forte et la plus subtile. Mais pourtant, notre génie est à l'opposé de notre amour-propre, qui est une préoccupation de nous-même, qui met l'opinion au-dessus de la réalité, qui, au lieu de seconder notre génie, lui fait obstacle et l'empêche de s'exercer. Or le génie se montre au moment où, renonçant tout à coup à tous les mouvements de l'amour-propre qui ne cessent de nous troubler et de nous divertir, nous avons accès dans un monde spirituel dont la découverte est l'effet du désintéressement pur, qui nous donne ce que nous ne saurions pas nous donner à nous-même, et dont nous devenons le témoin et l'interprète, loin de le faire servir à nos propres fins.

C'est donc l'abandon de tout amour-propre qui nous révèle notre véritable génie. Mais dès qu'il se relâche, l'amour-propre se redresse et s'attribue comme autant de victoires les défaites même que le génie lui a fait subir.

Il semble que la conscience nous a été donnée moins encore pour choisir ce que nous voulons être que pour découvrir ce que nous sommes. Nous ne sommes véritablement libre que quand la révélation nous a été donnée de notre propre nécessité. Jusque-là, nous nous croyons libre : mais nous sommes le jouet de nos caprices ; nous ne faisons qu'errer à l'aventure d'essai en essai, d'échec en échec, toujours insatisfait et extérieur à nous-même.

Dira-t-on qu'il n'y a pas de pire esclavage que d'être ainsi enfermé dans sa propre essence ? Mais le moi qui s'en plaint prouve assez qu'il ne l'a point trouvée. Cependant l'admirable, c'est qu'il dépend de nous de la trouver, de l'approfondir et de lui être fidèle ; faute de quoi elle n'est rien, comme une puissance qui resterait sans emploi. En un sens, on peut dire que le propre de la folie, c'est de vouloir échapper à sa propre loi, c'est de ne point projeter assez de lumière, ni assez d'amour, sur cet être que nous portons en nous et qu'il dépend de nous non pas de connaître, mais d'accomplir.

Du caractère à la vocation

L'individu, c'est le caractère, au sens le plus commun du mot, mais aussi au sens le plus fort et le plus noble. La volonté est toujours aux prises avec lui : mais c'est toujours le caractère que l'on retrouve, soit quand elle fléchit, soit quand elle triomphe.

En lui, le moi ne fait qu'un avec sa propre manifestation. Il exprime sa disposition intérieure la plus constante et la plus profonde, celle qui échappe à tout artifice. C'est de lui que dépend mon bonheur le plus intime et celui de ceux qui m'entourent. Mais on peut dire à la fois qu'il est moi et qu'il n'est pas moi ; il est moi plus radicalement que ma propre volonté, puisqu'il précède son action et qu'il lui survit, et il n'est pas moi, puisque je ne l'ai pas voulu et que ma volonté s'en détache, agit sur lui, cherche à le contraindre et fait effort pour l'obliger à la servir.

Pourtant, quand nous parlons de nous-même, ce n'est pas à notre caractère que nous pensons, mais à cet être purement possible, à cette pure liberté encore indéterminée et qui ne s'est point encore engagée, qui est pour nous la chose la plus précieuse qui soit dans le monde, celle dont la découverte nous donne le plus d'émotion. Et au moment d'en disposer, nous sentons aussitôt que nul être n'est rien que par la vérité ou l'erreur, le bien ou le mal dont il est en quelque sorte porteur. C'est cela que chacun voit, cherche ou fuit en lui-même, et non point sa nature individuelle, qui n'est rien qu'un obstacle ou un véhicule, qui n'a de sens et même d'existence que par la valeur qu'elle peut assumer et à laquelle elle est capable de nous faire participer.

Alors seulement il est permis de parler de vocation ; mais on voit que toute vocation est toujours spirituelle : elle est la découverte de notre véritable essence qui ne fait qu'un avec l'acte même par lequel elle se réalise. Avec elle, on peut dire de chaque être qu'il obtient « un nouveau nom que personne ne connaît excepté celui qui le reçoit ». Chaque être accède ainsi à une grandeur qui lui est propre, et l'on comprend pourquoi cette grandeur doit être à la fois donnée et conquise.

Vocation de chaque individu et de chaque peuple

Les peuples, comme les individus, ne peuvent avoir d'autre vocation que spirituelle. Ce n'en est pas une de conquérir les biens de la terre ou d'asservir les autres à soi. C'en est une de les libérer, de les rendre à eux-mêmes, de leur permettre de découvrir et de remplir la vocation qui à leur tour leur appartient. Ici, comme partout, on retrouve ce paradoxe admirable que nul être ne peut se réaliser lui-même qu'en coopérant à la réalisation de tous les autres.

C'est qu'il n'y a qu'un esprit auquel chaque individu, et même chaque peuple, participe par un acte personnel selon les dons qu'il a reçus. Il dépend de lui d'en prendre conscience et de les mettre en œuvre par une création ininterrompue. Il n'y a pas pour lui d'idée plus bienfaisante que celle d'un rôle qu'il a à tenir dans la formation de la conscience humaine, que nul ne peut tenir à sa place et sans lequel toutes les possibilités qui sont en lui ne réussiraient pas à voir le jour.

Cependant, on n'acceptera pas sans nuances cette vue trop simple que la conscience humaine est comme un être immense et anonyme dont chaque individu ou chaque peuple exercerait une fonction prédestinée. Il n'y a que la conscience individuelle qui soit un foyer de lumière propre, un centre original de responsabilité. Le génie de chaque peuple porte en lui sans doute le génie de tous les êtres qui le forment, qui subissent les mêmes forces et composent en lui leurs initiatives particulières. Mais les plus grands inventent quand les autres ne font que subir : ce sont toujours des étrangers au milieu de leur peuple ; ils ressemblent à des hommes venus de très loin et qui nous apportent quelque extraordinaire révélation.

Discernement de la vocation

Il y a en nous un flux qui nous porte, mais qui est tel pourtant que nous n'avons l'impression assurée de le suivre que si c'est nous-même qui le faisons jaillir. Ainsi la vocation est une réponse à l'appel le plus intime de mon être secret, sans que rien s'y substitue qui vienne ou de ma volonté propre ou des sollicitations que je reçois du dehors. Elle n'est d'abord qu'une puissance qui m'est offerte ; le caractère original de ma vie spirituelle, c'est de consentir à la faire mienne. Elle devient alors mon essence véritable.

On peut manquer à sa vocation faute d'attention pour la découvrir ou de courage pour la remplir. Mais on ne la découvre pas si on oublie que chacun a la sienne et qu'il lui appartient aussi de la trouver. Et on ne la remplit pas si on ne lui sacrifie tous les objets habituels de l'intérêt ou du désir. Il arrive qu'on n'en sente la présence que quand on lui est infidèle.

Il y a le danger le plus grave à imaginer que cette vocation est lointaine et exceptionnelle, alors qu'elle est toujours proche et familière, et enveloppée dans les circonstances les plus simples où la vie nous a placé. Il s'agit pour chacun de nous de la discerner dans les tâches mêmes qui lui sont proposées, au lieu de les mépriser et de chercher quelque destinée mystérieuse que nous ne rencontrerons jamais.

La vocation ne se distingue par aucune marque extraordinaire qui soit le signe de notre élection : et elle demeure invisible, bien qu'elle transfigure les plus humbles besognes de la vie quotidienne. C'est parce qu'elle est le sentiment d'un accord entre ce que nous avons à faire et les dons que nous avons reçus qu'elle est pour nous une lumière et un soutien. Avec elle, chacun naît à la vie spirituelle, chacun cesse de se sentir isolé et inutile. Ainsi elle ne nous dispense pas, comme on pourrait le penser, de vouloir et d'agir : au contraire, elle charge nos épaules d'un immense fardeau ; elle doit nous rendre prêt à accepter toujours quelque obligation nouvelle, à toujours nous engager sans jamais attendre.

Le choix inévitable

Chacun de nous a l'ambition d'embrasser par sa pensée la totalité de l'univers. Mais il ne peut le faire que dans une perspective qui lui est propre. On a bien tort de vouloir que nous cherchions à abolir cette perspective pour atteindre les choses telles qu'elles sont. Car alors les choses nous échappent et cessent d'être en rapport avec notre vie : elles deviennent elles-mêmes sans vie. Ce n'est pas en nous détachant du réel où nous sommes placés que nous pouvons espérer de le mieux saisir. C'est en pénétrant en lui avec toutes les puissances et toutes les ressources qui nous appartiennent. La présence de l'être universel coïncide pour nous avec la réalisation de notre être individuel, au lieu de le surpasser et de l'exclure.

L'homme craint toujours de s'engager trop vite. On voit le plus prudent, comme le plus ambitieux, se réserver et attendre. Ils laissent donc passer le moment parce qu'ils convoitent un plus haut destin, ou que tout choix qui les sollicite leur ferme l'horizon et les sépare de ce Tout qu'ils sont avides d'étreindre. Mais l'être particulier que je suis, l'occasion qui m'est offerte et une certaine proportion qui s'établit toujours entre ma liberté et l'événement, m'obligent sans cesse à choisir ; et le choix même que je fais, loin de me limiter, me fortifie, en m'obligeant à introduire un ordre entre mes tendances. Il les unifie au lieu de les diviser. Il me donne une voie d'accès et une avancée dans le Tout qui valent infiniment plus que cette possession idéale que j'imaginais, mais que je refusais de commencer à réaliser, sous prétexte de la garder toute pure.

Nul ne peut attendre d'avoir découvert sa vocation avant de se mettre à agir : il y a un moment où il doit parier sur elle et courir le risque de ce pari. Et peut-être même faut-il que cette attente, cette découverte et ce pari, au lieu de se succéder dans les temps, se produisent ensemble à chaque instant. C'est là le drame même de l'instant.

Fidélité

Il est plus difficile qu'on ne croit de rester fidèle à soi. La paresse nous en détourne, qui nous livre aux causes extérieures, et aussi l'amour-propre par lequel, pour nous élever au-dessus de ce que nous sommes, nous devenons étranger à nous-même. Le véritable courage consiste à reconnaître notre vocation, qui est unique au monde, et à lui demeurer fidèle au milieu de tous les obstacles que nous rencontrons, sans nous permettre de jamais céder devant eux. Car ce sont ces obstacles qui la font éclater et qui l'obligent à s'accomplir. Et les tentations elles-mêmes ne sont que des épreuves, mais qui nous jugent.

La fidélité ne peut pas être séparée du temps. Elle m'oblige à garder la mémoire du passé, alors que pourtant ma vie recommence à chaque instant. Mais, s'il faut qu'elle recommence, est-ce pour rompre avec le passé et poursuivre toujours un objet nouveau en reniant tous ceux au contact desquels elle s'est formée ? Ou bien pour dépasser et promouvoir tout ce qu'elle a déjà fait en remontant sans cesse jusqu'à la source intemporelle de tous les actes possibles et, au lieu de se conformer trop rigoureusement à la pure lettre de ses promesses, à les réformer, à en faire un meilleur usage, à en accroître encore le fruit, même s'il faut pour cela en perdre quelquefois le souvenir ou changer ce souvenir en une volonté qui ne cesse de renaître et de se réparer ?

La fidélité m'oblige à poursuivre jusque dans l'action l'accomplissement de l'intention, sans me faire oublier pourtant que l'action apparaît dans un autre temps et qu'elle a trop d'épaisseur pour qu'aucune intention puisse d'avance la contenir. La fidélité n'est pas cette rectitude apparente pleine d'austérité et d'amour-propre qui refuse à l'action d'infléchir jamais l'intention ; mais tout le problème est de savoir comment il faut qu'elle s'infléchisse, si c'est en esquivant l'objet qu'elle avait visé ou en l'embrassant dans un cercle de plus en plus vaste.

Cette fidélité à soi nous donne une sorte de noblesse naturelle et spirituelle à la fois qui constitue la véritable conscience de soi. Mais Narcisse ne l'a point connue. Ce n'est point la fidélité à un objet ou même à mon passé, mais, au-delà de tout objet et de tout passé, à un certain dessein que nul objet et nul passé n'a pu remplir et qui ouvre toujours devant moi un nouvel avenir. Or c'est là une sorte de dessein que Dieu a sur moi et que je puis ne réaliser jamais. Alors, ma vie est manquée : elle s'est poursuivie pour ainsi dire hors de moi et sans moi, elle est restée dans un monde d'apparences et n'a cessé de passer avec elles.

Destinée et vocation

On explique presque toujours le développement de la plante par la nature de la graine et l'action du milieu. S'il en était ainsi de nous-même, nous serions enfermé dans le réseau de la fatalité. Nous aurions une destinée sans avoir de vocation. La vocation suppose un consentement de la liberté, un usage des dons que nous avons reçus et des conditions que la vie nous imposée. C'est précisément dans l'intervalle qui sépare toujours ce que nous sommes par nature des circonstances dans lesquelles nous sommes placé, que la liberté s'insinue ; c'est entre ces deux déterminismes, celui du dedans et celui du dehors, c'est grâce à leur rencontre, qu'elle exerce son jeu. Car c'est elle qui les met en rapport, qui demande à chacun d'eux des armes contre l'autre. C'est par l'action des événements qu'elle a prise sur les puissances de la nature et qu'elle les discipline ; c'est par l'action de ces puissances qu'elle prend possession des événements ou qu'elle les suscite.

Le propre de la destinée est, semble-t-il, de nous apporter les situations auxquelles la liberté nous oblige de répondre. Cependant, cette réponse n'est pas, comme on le croit parfois, purement intérieure et spirituelle : elle agit sur notre destinée elle-même. Bien plus, celle-ci n'est pas une simple épreuve qui nous est proposée du dehors sans que nous ayons été consultés : elle est appelée par notre liberté afin de lui permettre de s'exercer. Les événements sont des occasions qui lui sont fournies et qui sont toujours en rapport avec ses aspirations, avec son pouvoir, avec son courage et avec son mérite.

La sagesse réside tout entière dans une certaine proportion que nous sommes capables de trouver entre ce que nous voulons et ce qui nous arrive, sans que nous puissions dire si c'est ce qui nous arrive qui prend la forme de ce que nous voulons ou ce que nous voulons qui prend la forme de ce qui nous arrive.

Les événements et le hasard

La destinée n'est point constituée, comme on le croit trop souvent, par la suite des événements qui remplissent notre durée. Les événements les plus considérables peuvent produire dans notre âme une émotion qui la bouleverse : ce n'est là en elle qu'un écho du corps. Notre esprit peut en être offusqué sans que l'on puisse dire qu'il y prenne part.

Bien plus, il arrive qu'il nous faille grossir encore l'événement qui nous a le plus ébranlé et forcer nous-même notre imagination pour faire ressentir à autrui ou pour ressentir à nouveau le même ébranlement qu'il a provoqué en nous autrefois. Mais nous n'y parvenons jamais. Rien de plus décisif à cet égard que l'exemple des plus terribles aventures de la guerre pour ceux-là mêmes qui les ont vécues : chacun mesure alors l'intervalle qui sépare la flamme d'incendie qui les traversait des cendres qu'elle a laissées et qu'aucun effort de mémoire ne réussit à ranimer.

Un événement peut avoir, au moment où il se produit, un extraordinaire relief Il peut nous étonner et nous surpasser : jusque-là, il n'est encore qu'un objet de spectacle. Il n'appartient à notre vie que par le jugement que nous en faisons, par l'interprétation que nous lui donnons, par son lien secret et que nous sommes seul à connaître, avec le drame intérieur de notre conscience. Et il ne pénètre dans notre destinée que lorsqu'il devient pour nous un appel ou une réponse que le monde nous adresse, un miracle personnel qui n'a de sens que pour nous et par rapport à nous.

C'est dans les jeux de hasard que l'on sent le mieux cette sorte de présence du destin qui soumet le joueur à des événements sur lesquels il semble qu'il n'a pas de prise, et dont chacun l'atteint pourtant comme s'il l'avait visé. Ce que l'on voit bien quand ils paraissent s'acharner sur celui qui gagne ou qui perd. Mais il convient de spiritualiser même le hasard. Il ne faut pas traiter trop légèrement ce sentiment si profond d'avoir su saisir la chance ou de l'avoir laissé passer, de l'attirer ou de la détourner, d'être porté par elle dans une sorte d'élan, ou bien délaissé par elle dans une sorte de détresse. Il n'y a pas, d'un côté, des lois du hasard que nous ne faisons que subir et, de l'autre, des états d'âme qui ne font que les suivre. Ceux-ci agissent aussi dans la marche de tous les événements ; et les mots d'attente, de désir et d'espoir dissimulent leur efficacité, au lieu de la traduire.

La destinée unique

On peut s'étonner qu'il y ait des destinées manquées. Mais notre destinée n'apparaît que quand elle est révolue ; et nous disons qu'elle est manquée quand il nous semble qu'elle n'a pas coïncidé avec notre vocation.

Il n'y a point de sentiment plus beau, plus profond, ni plus fort que ce sentiment qu'éprouve chaque être, lorsqu'il descend jusqu'à la racine de la conscience qu'il a de lui-même, qu'il est seul au monde, que sa destinée est unique et incomparable, qu'il n'est exposé à aucun des malheurs qui arrivent aux autres, qu'à la guerre c'est lui qui sera épargné et que la mort même ne viendra jamais pour lui. Or, nous savons avec certitude que les choses ne se passeront pas ainsi, que notre sort sera celui de tous les hommes, que tous les malheurs peuvent fondre sur nous, que nous aussi nous pouvons ne pas revenir de la guerre et que nous mourrons sûrement un jour.

Mais cette science ne vaut que pour notre corps ; elle laisse intacte la conscience même que nous prenons de notre intimité spirituelle, c'est-à-dire d'un monde sur lequel aucun événement extérieur n'a de prise, dans lequel nous pénétrons par un acte personnel et libre et dont nous ne parviendrons jamais à être chassé, c'est-à-dire qui est éternel.

Celui qui consentirait à donner à ce sentiment toute son efficacité et toute sa présence, à le creuser jusqu'à son fondement, trouverait en lui sans doute l'apaisement d'une angoisse qui est toujours inséparable de la pensée de sa destinée : il y trouverait d'abord une sorte d'expérience de l'éternité, c'est-à-dire d'une intimité proprement unique et nôtre, qui est la seule que nous connaissions, mais ne peut être dissociée de l'intimité même du Tout, qui, elle, est proprement impérissable. Il y trouverait comme contre-épreuve cette vue évidente que les autres connaissent seulement de moi cette apparence qui est mon corps, comme je ne connais d'eux que cette apparence, qui est le leur, et que les corps sont soumis à la loi commune des apparences, qui est de changer et de se corrompre, au lieu que l'intimité échappe elle-même à ces lois en nous découvrant, par un acte de conversion spirituelle, cette signification de notre existence propre qui donne sa lumière à tout ce qui nous arrive.

C'est une grande erreur de penser que chacun de nous avance selon une ligne droite vers une fin lointaine et inaccessible. Chacun de nous tourne autour de son propre centre en agrandissant sans cesse le cercle qu'il décrit dans la totalité même de l'Être. Ainsi le rôle du temps est différent de celui qu'on lui prête presque toujours. Il n'est pas une fuite en avant où nous perdons ce que nous laissons derrière nous sans être sûr de jamais rien acquérir. Il nous permet d'envelopper dans une courbe que nous traçons autour de nous-même une région du monde qui est de plus en plus vaste, comme dans la croissance de la rose. Il nous permet d'unir à la perfection du repos, dans ce cœur de nous-même d'où toutes nos démarches procèdent, la perfection du mouvement qui ne cesse de les renouveler et de les enrichir. Il est bien différent du mouvement circulaire des anciens qui ne laisse subsister aucun progrès. Mais le progrès pour chaque être réside dans la réalisation graduelle de sa propre essence. C'est une alliance du fini et de l'infini qui l'oblige à tendre vers un état de parfaite maturité, où il ne meurt que pour fructifier.

Élection de chaque être

Il faut que chaque être agisse dans le monde comme s'il avait conscience d'avoir été choisi pour une tâche qu'il est seul à pouvoir remplir. Dès qu'il l'a découverte et qu'il commence à s'y consacrer, il lui semble que Dieu est avec lui et veille sur lui. Il est plein de confiance et de joie. Il perd le sentiment d'être abandonné. Il est délivré du doute et de l'angoisse. Le voilà associé à l'œuvre créatrice. Il est lavé de ses souillures. Il n'a plus de passé. Il renaît chaque matin. Il vit dans l'émerveillement, faible et pécheur comme il est, d'avoir été appelé à une action qui le surpasse et pour laquelle il reçoit toujours de nouvelles forces et éprouve toujours un nouveau zèle. Tel est le mystère de la vocation qui produit dans l'individu, dès qu'il l'aperçoit, une émotion incomparable : celle de n'être plus perdu dans l'univers, mais d'occuper en lui une place d'élection, d'être soutenu par lui et de le soutenir, et de découvrir toujours un accord entre ses propres besoins et les secours qu'il ne cesse de recevoir, entre ce qu'il désire ou ce qu'il espère et la révélation qui lui est apportée.

On réduit presque toujours la vocation à une sorte de convenance entre notre nature et notre métier. Mais elle vient de plus loin que de la nature et s'étend au-delà du métier. Elle est la grâce qui les traverse, qui les unit et qui les surpasse.

La vocation apparaît au moment où l'individu reconnaît qu'il ne peut pas être à lui-même sa propre fin, qu'il ne peut être que le messager, l'instrument et l'agent d'une œuvre à laquelle il coopère et dans laquelle la destinée de l'univers entier se trouve intéressée.

La vocation est proprement ce qu'il y a d'irrésistible dans l'exercice de notre liberté. Mais elle crée en même temps ce rapport personnel et nominatif de Dieu avec chaque individu, qui est l'objet propre de la foi, et sans lequel notre vie est dépourvue de sens et privée de tout lien avec l'absolu. C'est la goutte de sang que le cœur déchiré de Pascal exigeait que le Christ eût versée pour lui sur la croix.

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