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Chapitre 2. Le secret de l'intimité

Connais-toi toi-même.

Narcisse cherche en lui le secret du monde et c'est pour cela qu'il est déçu de se voir. Ce secret divin est plus intime à lui que lui-même : il est l'intimité de l'Être pur. De lui, il n'y a point d'image. Il n'habite point cette fontaine qui se reflète dans le regard de Narcisse et retourne à son mystère dès que ce regard s'abolit. Il ne se montre qu'à un regard purement spirituel, au-delà de toutes les images et de tous les miroirs.

Tout ce que je peux imaginer dans le monde de plus noble et de plus beau, tout ce qui porte pour moi la marque de la valeur et que je puis aimer, c'est cela qui est mon intimité la plus profonde et, en le fuyant sous prétexte que j'en suis incapable ou indigne, c'est moi-même que je fuis. Les choses les plus superficielles et les plus basses, qui m'attirent ou qui me retiennent, ne sont qu'un divertissement qui m'éloigne de moi, non point proprement parce que je ne puis supporter le spectacle de ce que je suis, mais parce que je n'ai pas le courage d'exercer les forces dont je dispose, ni de répondre aux exigences que je trouve en moi.

Nous ne pouvons découvrir que notre être réside dans cette intimité secrète où nul ne pénètre que nous-même sans faire appel à l'introspection pour le connaître. Mais le moi n'est qu'une possibilité qui se réalise ; il n'est jamais fait ; il ne cesse de se faire. C'est pour cela qu'il y a deux introspections : l'une, qui est la pire des choses, et qui me montre en moi tous ces états momentanés où je ne cesse de me complaire, l'autre, qui est la meilleure, et qui me rend attentif à une activité qui m'appartient, à des puissances que j'éveille et qu'il dépend de moi de mettre en œuvre, à des valeurs que je cherche à reconnaître afin de leur donner un corps.

Car la conscience n'est pas une lumière qui éclaire sans la changer une réalité préexistante, mais une activité qui s'interroge sur sa décision et qui tient entre ses mains mon propre destin. « Connais-toi toi-même », dit Socrate, comme s'il conseillait déjà Narcisse. Mais Socrate savait bien que celui qui se connaît ne cesse de s'approfondir et de se dépasser. Si les anciens disent « connais-toi » et les chrétiens « oublie-toi », c'est qu'ils ne parlent pas du même moi : et l'on ne peut connaître l'un qu'à condition d'oublier l'autre.

L'intimité avec soi et avec autrui.

L'intimité, c'est le dedans qui échappe à tous les regards, mais c'est aussi l'ultime fond du réel, au-delà duquel on ne peut pas aller et que l'on n'atteint sans doute qu'après avoir traversé toutes les couches superficielles dont la vanité, la facilité ou l'habitude l'ont enveloppé tour à tour. C'est le point même où les choses prennent racine, le lieu de toutes les origines et de toutes les naissances, la source et le foyer, l'intention et le sens.

La découverte de l'intimité est chose difficile et, une fois qu'on l'a trouvée, il faut encore s'y établir. Mais c'est en elle pourtant que nous trouvons le principe de notre force et la guérison de tous nos maux. C'est parce qu'ils l'ignorent que tant d'hommes cherchent le divertissement ou croient pouvoir réformer le monde par le dehors. Mais celui qui a su pénétrer dans l'intimité n'accepte plus d'en être chassé : et pour lui, tous les prestiges du divertissement et de l'action extérieure se trouvent abolis.

L'intimité est bien, comme on le croit souvent, le dernier réduit de la solitude. Mais il suffit aussi qu'elle se découvre à nous pour que la solitude cesse. Elle nous découvre un monde qui est en nous, mais dans lequel tous les êtres peuvent être reçus. Le soupçon peut naître pourtant que nous sommes encore seul et que ce monde n'est qu'une île de rêve. Mais qu'un autre être y entre tout à coup avec nous, ce rêve se réalise et cette île est le continent : alors se produit l'émotion la plus aiguë que nous puissions ressentir. Elle nous révèle que notre monde le plus secret, et que nous pensions si fragile, est un monde commun à tous, le seul qui ne soit pas une apparence, un absolu présent en nous, ouvert devant nous, et dans lequel nous sommes appelé à vivre.

L'intimité est donc individuelle et universelle à la fois. L'intimité que je crois avoir avec moi-même ne se découvre que dans l'intimité de ma propre communication avec un autre. Et toute intimité est réciproque. L'usage même du mot le confirme. Je resterais séparé de moi-même tant que je ne pourrais pas livrer ce que je suis et, en le livrant, le découvrir.

Celui qui livre son intimité ne parle plus de soi, mais d'un univers spirituel qu'il porte en lui et qui est le même pour tous. Il n'y accède point sans une sorte de tremblement. Les âmes les plus communes n'en franchissent pas le seuil. Les plus basses le fuient et cherchent à l'avilir : c'est que l'être véritable est là, et non point ailleurs ; mais elles n'éprouvent pour lui que du mépris et de la haine.

Le secret commun à tous.

Il y a en nous une essence secrète dans laquelle nous osons à peine faire pénétrer notre propre regard, qui, semblable lui-même à un regard étranger, commencerait déjà à la déchirer et à la violer. Seulement, le miracle, c'est que j'aperçoive tout à coup que mon secret est aussi le vôtre, qu'il est, non point un rêve sans réalité, mais cette réalité même dont le monde est le rêve, une voix silencieuse, mais la seule qui puisse produire un écho. Car le point où chacun se ferme sur lui-même est aussi le point où il s'ouvre véritablement à autrui. Et le mystère du moi, au moment où il devient le plus profond, où il est senti comme véritablement unique et inexprimable, produit cette sorte d'excès de la solitude qui la fait éclater parce qu'elle est la même pour tous. Et c'est alors seulement que j'ai le droit d'employer ces mots admirables : « m'ouvrir à vous », c'est-à-dire abolir en moi tout secret, mais en même temps faire accueil et donner accès en moi à votre propre secret.

Car c'est d'un autre être seulement que je puis attendre qu'il me confirme et m'assujettisse dans cette existence spirituelle qui, sans son témoignage, resterait pour moi subjective et illusoire. Non point que, comme lorsqu'il s'agit de l'objet extérieur, je fasse appel à son expérience, comme si la mienne avait pu me tromper. Il ne s'agit plus ici d'un spectacle donné à tous les êtres et dans lequel tous leurs regards viennent se croiser. Il s'agit de cette invisible réalité où je croyais parfois puiser l'aliment de ma vie la plus personnelle, mais qui m'apparaissait encore comme fragile et incertaine et dont j'osais à peine prendre possession aussi longtemps que je la regardais seulement comme mienne ; maintenant qu'un autre m'en révèle en lui aussi la présence, elle m'apporte une sorte de lumière miraculeuse, elle reçoit une densité et un relief extraordinaires et oblige tout à coup le monde visible, qui me donnait autrefois tant de sécurité, à reculer et à s'amincir comme un décor.

La solitude approfondie et rompue.

Dans la cellule de la conscience de soi, le soi est enfermé comme dans une prison. Il souffre de ne pouvoir ni s'arracher à lui-même ni se délivrer de lui-même. Il est toujours seul, et pourtant il est la puissance de communiquer avec tout ce qui est. C'est ce qui fait de lui un esprit. Mais cette puissance de communiquer, il reste seul à la connaître et seul à l'exercer. On peut dire à la fois qu'elle rompt sa solitude et qu'elle l'approfondit.

Il ne faut jamais mettre trop de complaisance dans la conscience de soi. Autrement, elle fortifie en nous l'inquiétude et le désir : elle convertit l'être et la vie en des objets que l'amour-propre veut posséder et dont il demande à jouir. Mais ce n'est point là descendre jusqu'à la racine même de l'être et de la vie. Dans cet intérêt exclusif qu'il montre pour lui-même, le moi pense se relever, mais finit par défaillir. Car il tient toute son existence de l'objet qu'il connaît et de l'être qu'il aime. Il faut donc qu'il sorte de soi pour connaître et pour aimer, c'est-à-dire pour se donner à lui-même cette existence qu'il avait d'emblée la prétention de saisir. Alors seulement il découvre le secret de la connaissance et le secret de l'amour.

Il arrive que la solitude soit pour nous une tentation et qu'il faille beaucoup d'artifice pour la maintenir et pour la défendre. Mais le sage ne cherche en elle qu'une sorte d'exercice spirituel qui doit prouver sa valeur et sa fécondité dans ces relations avec le dehors qu'elle avait paru d'abord abolir. Alors seulement nous apprenons à vivre comme nous imaginions qu'il fallait vivre quand nous étions seul. Si dans la solitude nous formons l'idée d'une société parfaite avec nous-même, avec l'univers et avec tous les êtres, c'est le retour dans le monde qui, par une sorte de paradoxe, en interrompant cette solitude, la réalise et l'oblige à porter son fruit.

La rencontre d'un autre homme.

Il y a une émotion qui est inséparable de la rencontre de tout homme que nous trouvons sur notre chemin. Et c'est une émotion pleine d'ambiguïté, mêlée de crainte et d'espérance. Que se passe-t-il derrière ce visage qui ressemble au nôtre et que nous voyons, tandis que nous ne voyons pas le nôtre ? Nous annonce-t-il la paix ou la guerre ? Va-t-il envahir l'espace où nous agissons, resserrer les limites de notre existence et nous chasser pour s'y établir de l'étroit domaine que nous occupons ? Vient-il au contraire élargir notre horizon, prolonger notre propre vie, accroître nos forces, seconder nos désirs, créer avec nous cette communication spirituelle qui nous arrache à notre solitude, introduire, dans le dialogue que nous poursuivons avec nous-même, un interlocuteur véritable, qui n'est plus l'écho de notre propre voix et nous faire entendre enfin une révélation nouvelle et inattendue ?

Cette émotion, nous l'éprouvons toujours devant un autre homme, devant celui que nous croyons le mieux connaître et que nous aimons le plus ; devant tout être qui n'est pas nous, mais qui est, comme nous, pourvu d'initiative, vivant et libre, capable de penser et de vouloir, et dont nous sentons que la moindre démarche peut changer la nature de nos sentiments et de notre pensée, et notre destinée elle-même. L'histoire de nos relations avec lui, c'est l'histoire même de cette émotion qu'il ne cesse de nous donner, des alternatives par lesquelles elle passe, des promesses qu'elle annonce et que l'événement doit tantôt remplir et tantôt décevoir.

Mais il arrive qu'elle s'abolisse presque aussitôt, que la crainte et l'espérance qui se confondaient en elle s'effacent peu à peu. L'être qui a passé devant nous est redevenu un passant qui ne compte pas plus pour nous que les pierres de la route. Nous l'avons rendu vivant au néant dont notre regard l'avait un instant tiré. Cette anxiété si riche de possibilités inséparables et contraires qui avait accompagné notre première rencontre, par laquelle nous nous interrogions sur une aventure commençante, a expiré dès les premiers pas. Nous tremblions alors d'ignorer s'il fallait désirer ici la présence ou l'absence, si l'amour ou la haine allait naître, s'il nous serait apporté plus de dons ou plus de blessures. Et nous pressentions déjà que, dans les liens les plus étroits, toutes ces choses au lieu de s'exclure, viendraient vers nous à la fois.

Réciprocité.

Il ne faut pas s'étonner si le désir le plus profond qui gouverne notre conduite, c'est de trouver d'autres hommes avec lesquels nous aimions à vivre ou, quand nous avons plus de modestie et moins de confiance, avec lesquels nous supportions seulement de vivre. Car nous sentons bien qu'il n'y a point d'autre problème pour l'homme que de savoir comment il pourra s'entendre avec les autres hommes. Et tous les malheurs de la vie viennent de l'impossibilité où il est d'y parvenir.

Le témoignage le plus discret d'une séparation entre un autre être et moi suffit à suspendre tous mes mouvements intérieurs, non pas seulement ceux qui me portaient vers lui, mais ceux-là même par lesquels, dans la solitude, ma pensée s'abandonnait à son propre jeu. Le moindre signe de communion, sans qu'il ait besoin d'être volontaire, ni même conscient, suffit à les ranimer, à ouvrir devant eux l'infinité de l'espace spirituel.

Mais il arrive souvent que cette même présence des autres hommes dont nous attendions qu'elle devînt le champ d'expansion de notre liberté et la source la plus profonde de notre joie, que nous n'avions pas seulement acceptée, mais désirée et aimée, nous resserre au contraire et nous attriste, et que nous ayons de la peine à la tolérer. N'oublions pas cependant, que lorsque nous commençons à entretenir avec nous-même un dialogue comparable à celui que nous entretenons avec autrui, nous ne parvenons pas toujours à tolérer ce que nous sommes. Car il y a en nous un être plein d'exigences et devant qui aucun individu, même celui qui est nous, n'est capable de trouver grâce. Mais le propre de la patience, c'est d'apprendre à souffrir en nous et hors de nous toutes les misères de l'être individuel, et le propre de la charité c'est d'apprendre à leur porter secours.

La plupart des hommes sont plus rudes, il est vrai, à l'égard des autres qu'à l'égard d'eux-mêmes. Et la marque de la vertu, c'est, semble-t-il, de renverser cet ordre naturel. Mais on ne méconnaîtra pas que le moi qui est en nous est aussi un autre que nous, et que celui qui ne montre pour lui aucune douceur n'en montrera jamais à personne : et le pire serait qu'il pût la feindre.

J'ai tort sans doute si je me plains du traitement que les autres me font subir. Car il est toujours un effet et une image du traitement que je leur inflige. Mais si je m'attriste de n'être pas assez aimé, c'est que je n'éprouve pas moi-même assez d'amour. C'est la puissance d'accueil qui est en moi qui fait que les autres m'accueillent, et ils ne me repoussent que si au fond de moi-même je les ai déjà repoussés. Or l'homme est ainsi fait que cette réciprocité lui échappe : il cherche à être remarqué de ceux qui lui sont indifférents et estimé de ceux qu'il méprise. « Mais on se servira pour vous de la même mesure avec laquelle vous aurez mesuré les autres. »

Je ne cesse pas d'accuser les autres hommes : je les fuis en faisant mine de les mépriser et de ne plus vouloir les connaître. Mais je ne puis pas me passer d'eux. Ce mépris où je les tiens n'est que le signe du besoin même que j'ai de les estimer ; et il me dicte le devoir que j'ai vis-à-vis d'eux qui est de leur donner assez d'amour pour les rendre dignes de mon estime.

Connaissance de soi et d'autrui.

Être est toujours plus que connaître. Car la connaissance est un spectacle que nous nous donnons. Aussi n'y a-t-il rien qui nous sait plus inconnu que l'être que nous sommes ; nous ne parvenons jamais à en détacher notre image. En un sens, de tout homme je puis dire qu'il en sait sur moi plus que moi-même : mais ce n'est pas pour lui un avantage. Car il ne faut pas savoir trop exactement ce que l'on est pour être tout à fait celui que l'on est.

Il est naturel que je connaisse les autres mieux que moi-même, qui suis tout occupé à me faire. Et c'est pour cela qu'il y a tant de vanité, de faux semblant et de perte de temps dans ce soin avec lequel je me considère, qui me retarde quand il me faut agir ; je dois l'abandonner à autrui qui n'a point la charge directe de ce que je vais devenir et qui, à l'inverse de moi-même, s'intéresse à mon être réalisé plus qu'à l'acte qui le réalise. Il ne voit en moi que l'homme manifesté, celui qui se distingue de tous les autres par son caractère et par ses faiblesses, et non l'homme que je veux être et qui cherche toujours à surpasser sa nature et à guérir ses imperfections. J'éprouve indéfiniment en moi la présence d'une puissance qui n'a point encore été employée, d'une espérance qui n'a point encore été déçue. Un autre n'observe en moi que l'être que je puis montrer, et moi, que l'être que je ne montrerai jamais. À l'inverse de ce qu'il fait, j'ai toujours les yeux fixés sur ce que je ne suis pas plutôt que sur ce que je suis, sur mon idéal plutôt que sur mon état, sur le terme de mes désirs plutôt que sur la distance qui m'en sépare.

Le malentendu qui règne entre les hommes provient toujours de la perspective différente selon laquelle chacun se regarde et regarde autrui. Car il ne voit en lui que ses puissances et ne voit dans un autre que ses actions. Et le crédit qu'il se donne, il le lui refuse. Une parenté commence à les unir dès que, dépassant tous les deux ce qu'ils peuvent montrer, ils se font cette mutuelle confiance, qui est déjà une muette coopération.

Mais l'égoïsme produit un aveuglement qui, au moment où je découvre en moi un être qui sent, qui pense et qui agit, ne laisse paraître chez les autres que des objets que je dois décrire ou des instruments dont je puis me servir. Il ne faut donc pas s'étonner que celui qui connaît toute chose en lui ne se connaisse pas lui-même, ni même que, pour des raisons de sens contraire, chacun demeure inconnu à la fois de lui et des autres.

Le plus difficile dans nos relations avec les autres êtres, c'est ce qui paraît peut-être le plus simple : c'est de reconnaître cette existence propre, qui les fait semblables à nous et pourtant différents de nous, cette présence en eux d'une individualité unique et irremplaçable, d'une initiative et d'une liberté, d'une vocation qui leur appartient et que nous devons les aider à réaliser, au lieu de nous en montrer jaloux, ou de l'infléchir pour la conformer à la nôtre. C'est là pour nous le premier mot de la charité, et peut-être aussi le dernier.

Le peintre et le portrait.

Notre œil, dit Platon, s'aperçoit dans la pupille d'un autre œil.

Ce sont les autres qui me révèlent à moi-même. Je fais l'épreuve de ce que je pense et de ce que je sens sur les pensées et sur les sentiments qu'ils ne cessent de me montrer et, pour ainsi dire, de me proposer. Et leurs actes me renvoient l'image de ce que je suis, soit qu'ils répètent les miens, soit qu'ils leur répondent.

Inversement, comprendre quelqu'un, c'est découvrir en soi tous les mouvements qu'on observe en lui, c'est s'y abandonner soi-même un moment, de telle sorte qu'au moment où on pense les suivre, c'est soi-même que l'on suit. Il arrive ainsi qu'on les devance.

Les êtres ne peuvent point se connaître séparément, mais seulement par une mutuelle comparaison qui fait éclater entre eux les ressemblances et les différences. Cette comparaison où chacun découvre et éprouve ses propres puissances ne va point sans péril : car elle nous sollicite tantôt à une imitation où notre être propre, sous prétexte de s'enrichir, s'abolit dans un être d'emprunt, tantôt à un dénigrement où nous croyons nous rehausser en rabaissant tout ce qui nous manque. Pourtant, toute rencontre que nous faisons, à la fois par les résistances qu'elle provoque, par l'effort qu'elle exige, par la lumière qu'elle fait naître, par un secret accord que tout à coup elle nous laisse pressentir, nous montre à quel point la connaissance de soi et la connaissance d'autrui se trouvent mêlées.

On le voit bien par l'exemple du peintre qui, lorsqu'il fait son portrait, fait pourtant le portrait d'un autre et, quand il fait le portrait d'un autre, fait aussi le portrait de lui-même. Car il ne peut rien peindre que ce qu'il n'est pas, ce qui se distingue de lui et ce qui s'oppose à lui. Ainsi, il s'oblige, quand il se peint, à découvrir de lui le visage même que les autres voient. Mais le portrait qu'il fait d'un autre est un ouvrage qui vient de lui et qui montre à tous les regards ce que personne ne verrait autrement et qui est sa propre vision invisible du monde. Me connaître, c'est à la fois faire de moi un autre et me confronter avec un autre.

Vous connaître, c'est pénétrer en moi et me retrouver en vous : je découvre en vous le spectacle d'un acte que je ne saisis en moi que dans son exercice pur.

Ainsi, je ne cherche jamais dans un autre qu'un reflet de moi-même dont les traits sont parfois inverses et complémentaires des miens, parfois plus accusés et parfois plus atténués. Mais ils n'ont de sens que si j'éprouve en moi cette vie même à laquelle ils donnent une forme. Tous les êtres se renvoient les uns aux autres leur propre image, à la fois fidèle et infidèle, et jusque dans la solitude.

Il y a en chacun de nous plusieurs personnages : un personnage de vanité qui se réduit lui-même au spectacle qu'il essaie de donner et qui n'a pour autrui qu'un regard de mépris et de jalousie, un personnage plein de timidité et d'anxiété, embarrassé d'attirer sur lui le regard, mais parce qu'il sent en lui un autre personnage encore, plus profond et plus vrai, qui toujours semble le fuir, et que le personnage qu'il montre ne cesse de trahir. Il n'y a de véritable rencontre spirituelle que celle où deux êtres réussissent à éveiller l'un dans l'autre ce personnage secret dans lequel ils se reconnaissent, mais en même temps se dépassent et s'unissent.

Nul ne demande à autrui, et peut-être nul ne lui pardonne, de lui livrer ces émotions trop familières qui le confirment dans son propre état. La communication avec un autre être ne peut se produire qu'au-dessus d'eux-mêmes, grâce à ce mouvement par lequel chacun d'eux, ne pensant plus à soi, mais seulement au prochain afin de l'aider pour l'appeler à une vie supérieure, reçoit aussitôt de lui celle même qu'il aspire à lui donner. On dira que, comme tous les sommets, le sommet de la conscience est d'autant plus solitaire qu'il est lui-même plus haut. Mais lui seul, qui attire tous les regards, est capable de les réunir.

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