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Livre I. L'acte pur — Deuxième partie : Être et acte

Chapitre V. L'unité de l'acte

A. — L'unité de l'acte, fondement de l'unité de l'être

ART. 1 : L'unité de l'Acte fonde l'universalité et l'univocité de l'Être.

La simple analyse logique de la notion d'être nous avait contraint d'attribuer à l'Être un double caractère d'universalité et d'univocité. La distance infinie qui le sépare du néant qu'il exclut avait suffi à nous montrer que, là où l'être est posé, il ne peut l'être qu'absolument et indivisiblement. Il n'est pas susceptible de degrés, il ne comporte ni le plus ni le moins. C'est un paradoxe que nous puissions enrichir sans cesse notre nature ou nos déterminations, mais sans rien ajouter jamais à l'Être, qui, dans le moindre fétu, est déjà présent tout entier. Il y a une infinité de manières d'être, mais l'être de toutes ces manières d'être est le même être. Et cela n'est possible sans doute que parce que cet être qui appartient au fétu et qui, au lieu d'être une dénomination abstraite et générale, lui donne au contraire son caractère individuel et concret, ne fait qu'un avec l'être unique du Tout sans lequel aucune des parties du Tout ne pourrait se soutenir. Dire que l'Être est universel et univoque, c'est dire que nous faisons tous partie du même Tout et que c'est le même Tout qui nous donne l'être même qui lui appartient et hors duquel il n'y a rien. La difficulté est de savoir non pas comment, à travers toutes les différences qui peuvent exister entre les formes particulières de l'Être, l'unité de l'Être peut être reconnue, mais comment ces différences peuvent apparaître en elle sans qu'elle soit en effet brisée : tel est le sens du problème de la participation.

Dès que l'on s'aperçoit que l'être, considéré dans sa réalité propre et suffisante, n'est pas un objet, puisque nul objet n'a de sens que pour un sujet et ne peut être par conséquent autre chose qu'un phénomène, mais qu'il est intérieur à lui-même et qu'il est un acte qui ne cesse jamais de s'accomplir, alors l'universalité et l'univocité qui, lorsqu'elles n'étaient encore que les propriétés d'un objet, nous paraissaient mystérieuses et difficiles à concilier avec la multiplicité des aspects de l'expérience, trouvent maintenant leur véritable fondement et reçoivent la signification qui leur manquait. Le caractère original de l'acte, c'est précisément de posséder cette universalité et cette univocité, de les réaliser pour ainsi dire par son exercice même, de telle sorte que le reproche d'abstraction que l'on pouvait nous faire quand nous parlions de l'universalité et de l'univocité de l'Être perd, quand il s'agit de l'Acte, toute ombre de vraisemblance. Et on verra sans peine que, lorsque nous avions attribué ces caractères à l'Être, c'était parce que l'Être lui-même était nécessairement appréhendé et posé à la fois par un acte de pensée qui demeurait toujours identique à lui-même. L'universalité et l'univocité de l'être ne faisaient qu'un avec l'unité de cette Pensée qui non seulement revendiquait l'être pour elle-même, mais encore soumettait l'être à sa juridiction, se reconnaissait compétente pour le connaître, pour pénétrer dans son immensité à laquelle elle était, par son essence même, toujours inadéquate en fait et toujours adéquate en droit. L'univocité de l'être n'est donc rien de plus que la suite de la simplicité parfaite de l'acte qui le fait être ; et l'universalité n'est rien de plus que la suite de sa fécondité infinie. Dès que l'acte s'exerce, l'une et l'autre trouvent pour ainsi dire leur justification.

ART. 2 : L'unité de l'Acte fonde la totalité de l'Être qu'elle confond avec son infinité.

On devrait remarquer d'abord qu'entre l'acte et la totalité il y a un lien singulièrement étroit. D'abord l'idée même de totalité ne peut pas être objectivée : il n'y a évidemment de Tout que pour un acte qui embrasse l'unanimité des parties dans l'unité du même regard ; mais il n'y a pas non plus de parties, sinon par l'unité même de l'acte qui les distingue comme parties et qui déjà les totalise. Si l'on soutient que l'idée de Tout est une idée arbitraire dans laquelle nous donnons illégitimement à l'infini, qui nous dépasse toujours, des frontières comparables aux nôtres, nous répondrons que l'Être que nous appelons total est en effet infini, mais que cette infinité accuse seulement le caractère également inépuisable de l'opération d'analyse par laquelle nous distinguons en lui des parties et de l'opération de synthèse par laquelle nous réunissons ces parties les unes aux autres. Or, le caractère doublement inépuisable de l'analyse et de la synthèse témoigne de la présence en nous de l'acte qui les produit, qui ne peut jamais être suspendu, c'est-à-dire auquel l'Être ne cesse jamais de fournir. Et la notion même de totalité n'exprime rien de plus que l'indivisibilité toujours présente de l'acte par lequel l'Être peut être posé, ce qui doit permettre de considérer toutes les divisions et toutes les constructions inachevées par lesquelles nous essayons de le réduire comme autant de moyens par lesquels notre être fini introduit en lui sa vie relative et participée.

Le propre de la dialectique doit être de montrer que l'acte est le fondement commun de l'idée de totalité et de celle d'infinité. La totalité est l'unité même de l'Acte considérée comme étant la source unique et indivisible de tous les modes particuliers, qui semblent toujours contenus éminemment, et pour ainsi dire par excès, dans l'élan même qui les produit et auquel tous les êtres participent selon leur pouvoir ; et l'infinité est l'impossibilité où nous sommes à la fois de jamais voir tarir la naissance de tous les modes et en même temps de les totaliser dans le plan même où ils apparaissent : car leur unité réside exclusivement dans le principe même qui les fonde. L'un où s'engendre le multiple peut bien être dit un infini : ce n'est qu'un infini de puissance ; quant au multiple actuel, il est lui-même fini à chaque instant : et à chaque instant j'essaie de le ramener à l'unité abstraite d'un système qui ne cesse lui-même de s'enrichir indéfiniment, mais qui ne se referme jamais sur le Tout véritable.

Le préjugé le plus grave consiste à considérer l'univers comme un Tout donné dans lequel à un certain moment l'Acte viendrait pour ainsi dire prendre place, alors qu'il n'y a que l'Acte, précisément parce qu'il est un, qui puisse, partout où il s'exerce, porter avec lui la présence intime du Tout. Mais ce Tout n'est point une somme que l'on obtiendrait en ajoutant les uns aux autres tous les modes de la participation. Car la participation n'est elle-même qu'une possibilité toujours offerte et qui ne s'interrompt jamais ; la double infinité de l'espace et du temps sert à la figurer. Par contre, un Tout qui précède les parties et qui les fonde, qui leur permet de naître en lui sans jamais se détacher de lui, ne peut être que l'acte sans parties qui est à la fois le support de chacune d'elles et le lien de toutes ; comme l'acte lui-même, le Tout est donc indivisible ; il est transcendant à tous les termes qu'il pourra jamais contenir, comme l'Acte est transcendant à toutes les données qu'il fera jamais naître.

On voit maintenant comment on peut distinguer aisément deux tendances très différentes de la pensée, selon que l'acte se trouve pour ainsi dire oublié, et résorbé en quelque sorte dans la totalité de ses effets — ce qui produit toutes les formes de l'empirisme, du positivisme et du matérialisme —, ou selon qu'au contraire il demeure cet acte éternel que les effets manifestent, sans jamais le diminuer, ni l'enrichir, ni l'altérer en aucune manière.

De fait, quand on parle d'actes particuliers, comment les distinguerait-on les uns des autres sinon par le point de l'espace ou le point du temps auxquels ils se localisent pour s'exercer ? Mais l'acte échappe au temps et à l'espace. Il n'y a que ses effets qui y prennent place.

En prononçant le mot être, nous avons en vue la totalité, et cette totalité nous la considérons presque toujours comme enveloppant à la fois l'espace, le temps et tout ce qu'ils contiennent. De telle sorte que cet être qui nous paraissait un se disperse aussitôt, et qu'après avoir essayé de le saisir dans la simplicité de son essence, il nous dépasse aussitôt dans tous les sens par son infinité, empêchant à jamais nos bras de l'étreindre et de se refermer sur lui. Pour retrouver par conséquent son essence indivisible, il faudrait resserrer en elle la totalité de l'espace et du temps qui constitueraient non point son expansion, mais les conditions ou les lois de son exercice. Ce qui n'est possible que si nous en faisons un acte parfaitement pur et non point une chose immense.

ART. 3 : L'unité de l'Acte, c'est l'unité d'une même efficacité, à travers toutes les modalités de son exercice.

Personne n'a aperçu avec une plus admirable clarté que Malebranche cette parfaite unité de l'acte, qui fait que, partout où on le pose, il faut le poser absolument, c'est-à-dire comme indivisible, et infini à la fois. Que l'on songe d'ailleurs aux différences que l'on pourrait introduire dans la nature même de l'acte, en parlant d'une pluralité d'actes : ils se distingueraient les uns des autres par leur intention ou par leur objet, c'est-à-dire par leur limitation, mais non point par leur nature propre d'acte, qui ne contient rien de plus en elle que l'efficacité toute pure. Ainsi, il n'y a point d'activité qui ne soit susceptible d'une multiplicité infinie d'emplois. En elle-même l'activité absolue n'en a aucun, puisqu'elle se suffit et reste toujours intérieure à elle-même : mais elle les permet tous. Dès qu'elle commence à être participée, elle montre une souplesse et une puissance sans mesure.

Il est remarquable que nous soyons incapables de nous représenter la différence entre plusieurs actes autrement que par rapport aux individus qui les accomplissent, et qui, bien qu'ils en conservent en quelque sorte l'initiative, sont pourtant les dépositaires et les instruments d'une puissance qui les dépasse. Dira-t-on alors que l'acte est la propriété inaliénable de la conscience individuelle et qu'à moins de tout confondre, l'acte constitutif de chaque conscience est séparé de tous les autres ? Mais ici encore il faut prendre garde à une illusion. Chaque être prend possession de l'acte et en dispose par une initiative qui lui est propre. Mais son efficacité est toujours offerte et ne chôme jamais : nulle créature ne lui ajoute ni ne lui retire jamais rien, bien que, par l'usage qu'elle en fait, elle ne cesse de changer la configuration du monde et de déterminer sa destinée personnelle. Outre qu'il est impossible d'admettre sans doute qu'il y ait une véritable indépendance entre les différents actes qui s'accomplissent dans le monde, ce qui suffit à établir, par la solidarité, l'équilibre ou la compensation qui se produisent entre ses manifestations, l'unité profonde de l'acte dont elles dépendent toutes, il n'y a point de modification, si élémentaire qu'on la suppose, dans l'ordre de l'univers, qui ne témoigne de la présence d'un acte participé, qui ne nous montre que cet acte conditionne d'une certaine manière tous les autres et qui ne nous oblige à faire de toutes les modifications que l'univers ne cesse de subir un système qui se transforme indéfiniment.

C'est l'efficacité du même acte que je retrouve, toujours identique à elle-même, bien que divisée et emprisonnée, à travers la diversité de tous les objets que je puis percevoir, à travers la diversité de toutes les idées par lesquelles ma pensée appréhende la signification du réel, à travers la diversité de tous les sentiments par lesquels ma vie personnelle s'épanouit, à travers la diversité de toutes les opérations par lesquelles je modifie et je transforme le monde qui m'environne. Et c'est parce que cette activité est toujours identique à elle-même à travers cette pluralité de fonctions qu'elles appartiennent toutes à la même conscience, qu'elles se soutiennent et s'appellent nécessairement l'une l'autre, et que je passe toujours de l'une à l'autre en changeant seulement son point d'application.

Il suffit d'évoquer le nom d'acte en essayant de lui donner toute sa pureté, sans l'associer à aucune passivité qui le limite et le détermine, pour s'apercevoir qu'il est d'une absolue simplicité. L'Acte est, si l'on peut dire, capable de tout ; mais c'est le propre de notre conscience particulière de le rendre toujours capable de quelque chose, faute de quoi il n'y aurait pas de différence pour elle entre penser qu'il est capable de tout et penser qu'il n'est capable de rien.

ART. 4 : L'Acte est la source commune de tous les aspects du réel et de toutes les relations.

Tout acte imparfait et limité est homogène à l'acte par lequel le monde ne cesse de se créer sous nos yeux et dans lequel il ne cesse de puiser (car il ne peut y avoir de différenciation dans l'acte que par son objet et non par sa nature, par les bornes contre lesquelles il vient échouer et non par son efficacité interne). Au moment où il s'accomplit, l'acte s'engendre lui-même et rien ne peut être posé hors de lui autrement que par rapport à lui, comme on le voit de ses conditions, qui n'existent que par l'élan qui les appelle et qui les intègre, de son objet, qui n'existe que par l'intelligence qui le pense, ou de son effet, qui n'existe que par la volonté qui le produit. Ces conditions, cet objet, cet effet sont des données qui ne portent point en elles-mêmes leur raison. L'acte les explique plus encore qu'il ne les produit ; il n'y a que lui qui soit réel, ou du moins il n'y a rien de réel que par lui, puisque tout le reste dépend de lui et entre de quelque manière en lui comme un élément de sa possibilité ou de sa limitation. Il est le principe à la fois de ce qu'il accomplit et de ce qui lui résiste. Car c'est en s'exerçant qu'il rencontre l'obstacle et c'est en en prenant conscience qu'il prend conscience de lui-même. Tout objet que nous pouvons posséder est un obstacle accepté, transformé, spiritualisé. En lui-même il n'est qu'action. Il agit sur nous ; il suscite en nous une réponse. Et il crée notre mérite à partir du moment où la volonté que nous avions de le vaincre se change en acceptation d'une présence qui nous enrichit. La volonté alors est devenue amour. Cette volonté de vaincre n'était qu'une volonté de détruire. Mais l'amour sauve ce qui est et appelle à l'être ce qui n'est pas.

Toute puissance que nous trouvons en nous est un acte retenu, non exercé, ou du moins dont la participation nous est offerte sans être encore acceptée. Tout état est l'envers d'un acte que nous avons accompli ou d'un acte que nous avons subi ou encore une rencontre des deux. Le présent n'est actualisé que par un acte de perception, le passé et le futur que par un acte de mémoire et un acte de volonté : et les phases du temps diffèrent l'une de l'autre, chacune d'elles possède un contenu toujours nouveau pour témoigner des conditions nécessaires à la réalisation de notre vie propre, c'est-à-dire de la distance qui sépare à chaque instant l'acte pur de l'acte de participation.

On peut dire que le propre de l'acte c'est d'exprimer l'essence intérieure et déterminante de la relation. Sous cet aspect il traduit l'unité de l'être parce que précisément il établit un pont entre tous ses modes ; et c'est pour cela que nous le considérons toujours comme ayant un point de départ et un point d'arrivée, comme unissant un terme avec un autre, deux idées entre elles, une intention et un effet, comme obligeant le moi à sortir pour ainsi dire de lui-même afin de donner quelque chose lui-même et de recevoir quelque chose lui-même, comme liant de proche en proche chaque aspect de l'être avec le Tout dont il fait partie. La relation n'est rien de plus qu'une sorte de réfraction de l'acte pur dans le monde de la participation, où chaque forme d'existence possède une initiative indépendante, mais par laquelle précisément elle se relie en quelque manière à toutes les autres.

Ainsi il est facile de démontrer qu'il n'y a que l'acte qui soit un ; mais il se diversifie par ces modes différents de limitation et de participation qui font apparaître toujours quelque objet ou quelque fin particulière comme des termes auxquels il s'applique. Et l'unité de l'acte trouve encore une confirmation dans cette observation : à savoir que, si tous les faits sont nécessairement particuliers, toutes les démarches de la pensée et du vouloir portent au contraire en elles un caractère de généralité qui témoigne de leur origine commune, qui nous montre en elles une efficacité capable de surpasser chacun des effets qu'elles peuvent produire et qui les rend aptes à être répétées : ce qui implique aussitôt qu'il y a des catégories de la pensée et du vouloir.

B. — L'unité de l'acte appréhendée au cœur même de la participation

ART. 5 : Il se produit, à l'intérieur de chaque conscience, une liaison de l'individuel et de l'universel, où l'on voit à l'œuvre l'acte même de la participation.

Le propre de la participation, c'est de me découvrir un acte qui, au moment où je l'accomplis, m'apparaît à la fois comme mien et comme non mien, comme universel et personnel tout ensemble, ainsi qu'on le voit chez le mathématicien, dans l'opération même de la démonstration, qui est un acte exécuté par lui, mais exécutable par tous. Cependant, si le mathématicien ne met pas en doute que sa démonstration ne soit valable non seulement pour lui, individu, mais pour tout être fini en général dans la mesure où il participe à la raison, c'est-à-dire s'il reconnaît qu'il y a là une puissance universelle qu'il dépend de tout être raisonnable d'exercer, on n'oubliera pas qu'elle n'est puissance pourtant qu'à l'égard de celui qui accepte ou refuse de l'actualiser ; dire qu'elle n'est que puissance, quand nous ne l'actualisons pas, mais que nous pouvons seulement l'actualiser, c'est méconnaître que nous l'actualisons par une efficacité qui est en elle, et non point en nous, mais qui s'est changée en puissance afin précisément de nous permettre de la rendre nôtre.

L'expérience de soi est donc déjà l'expérience que chacun a de sa liaison avec un universel à la fois présent en lui et actualisé par lui à l'intérieur de certaines limites qu'il s'oblige à reconnaître comme ses limites et à dépasser sans cesse. Cette opposition et cette solidarité de l'individuel et de l'universel en lui est reconnue par tout homme qui réfléchit sur la nature de la raison et qui s'aperçoit que ce mot même de raison ne peut rien exprimer qu'une législation à laquelle il n'est jamais tout à fait soumis, mais dont la valeur est affirmée immédiatement pour lui-même et pour tous. Or faire appel en soi à la raison, c'est reconnaître que l'on n'est pas tout raison, bien que la raison elle-même soit indivisible. On peut bien sans doute admettre qu'il y a autant de raisons que d'hommes et que cette raison se répète identique à elle-même dans chaque conscience comme la forme ou l'idéal qui les définit toutes. Mais on expliquera toujours difficilement pourquoi, si elle est dans l'individu, elle ne porte pas les marques de sa nature individuelle. C'est dire qu'il n'y a qu'une raison dont tous les êtres reconnaissent la loi bien qu'ils ne s'y conforment pas toujours. Non point que nous voulions réaliser cette raison comme un objet, puisqu'au contraire nous ne voyons rien de plus en elle que l'expression de la participation de tous les individus à une activité qui dépasse l'initiative propre de chacun. Or, si on n'éprouve pas de difficulté insurmontable à dire que la même raison nous éclaire et nous dirige tous, bien que chaque individu s'en écarte toujours, c'est qu'il n'y a là qu'une expression abstraite de cette expérience fondamentale que nous ne cessons jamais de refaire, à savoir que le même acte pur ne cesse jamais de nous solliciter, bien que la réponse que nous lui faisons soit toujours originale et toujours imparfaite.

L'acte par lequel je pense, et qui par conséquent fonde l'unité de ma conscience, est indépendant du contenu même que je lui donne et qui fait de moi un individu particulier : il faut sans doute que ce soit moi qui l'accomplisse, mais cet accomplissement qui le fait mien ne change pas sa nature et ne l'épuise pas. Il lui laisse sa parfaite disponibilité. Je le retrouve toujours inaltérable quel que soit l'usage ou l'abus que j'en aie fait. Son universalité trouve encore une expression en moi par la possibilité où il est de revêtir un caractère abstrait et formel afin d'envelopper encore tout ce qui est. Mais ce serait une erreur grave de penser qu'il ne possède précisément l'universalité que dans cette possibilité abstraite et formelle : car cette possibilité exprime seulement qu'il demeure indivisible, même quand il est participé. Seulement la possibilité alors n'est rien de plus qu'une non-participation. Et si nous allons du possible à l'être, en ce qui concerne la formation de notre existence personnelle, il est évident que le possible même n'a de sens que par la manière dont il s'enracine dans l'être absolu, de telle sorte qu'à l'égard de l'Acte pur, c'est notre participation au contraire qui devient une pure possibilité. Le secret de la métaphysique entière se trouve précisément dans le renversement de ces rapports entre l'Être et le possible selon que l'on va de l'Être total à l'être particulier ou que l'on remonte au contraire de celui-ci vers celui-là.

Ainsi non seulement l'acte, quand je le dépouille de l'application concrète que j'en fais et que je le considère par rapport à moi comme un possible universel, enveloppe en droit tout ce qui est, mais il est indépendant de vous et de moi, fonde mon moi et le vôtre, justifie leurs rapports, bien que, dès qu'il est assumé par votre initiative et par la mienne, il produise à la fois notre autonomie propre et nos différences (qui ne résultent pas seulement de notre nature individuelle, mais encore de l'exercice même de notre liberté). Il ne paraît se répéter toujours que parce qu'il est supérieur au temps et qu'il est pourtant engagé dans le temps ; c'est qu'il l'engendre et le surpasse à la fois, tant par la renaissance continue qu'il donne à l'instant que par le lien qu'il établit entre tous les instants.

Dès que l'attention porte sur cet acte qui me fait, je découvre, avec une émotion incomparable à laquelle aucune conscience sans doute ne peut échapper, sa fécondité infinie. Une lumière l'accompagne toujours, c'est qu'il n'est participé par moi que parce qu'il est participable par tous. Alors il apparaît bien encore comme l'infini de la possibilité, mais qui cesse d'être abstraite, puisqu'il est toujours offert comme un don vivant de soi qui demande toujours à être reçu, c'est-à-dire à être actualisé.

ART. 6 : L'Acte réside dans une efficacité sans limites et, au lieu de m'enfermer dans les limites de ma conscience subjective, m'oblige toujours à les rompre.

Dire que l'acte est éternel, c'est dire qu'il est le premier commencement de nous-même et du monde, retrouvé par nous à chaque instant. Partout où j'agis, je retrouve la même initiative absolue, la même rupture avec tout le passé, avec la connaissance acquise et avec l'habitude, la même remise en question de ce que je suis et de ce qu'est le monde. Une activité sans défaillance s'offre toujours à ma participation défaillante, sans que, dans la mesure où je consens à la faire mienne, elle perde jamais rien de sa jeunesse et de sa nouveauté.

C'est donc comme s'il existait dans le monde une efficacité toujours disponible au cours du temps et à laquelle les différents êtres ne cessent d'emprunter afin de l'actualiser dans leur propre conscience. Il faut bien que ce soit à la même source qu'ils aillent puiser. On ne comprendrait autrement ni comment ils réussissent à s'accorder, ni comment ils réussissent à s'opposer : car deux forces qui se heurtent et qui cherchent à se détruire ne peuvent être que de la même nature. On ne gagnerait rien en disant que cette efficacité n'est elle-même qu'une possibilité infinie, que nous posons d'avance pour que notre propre action puisse s'exercer. Nous sommes obligés de regarder cette possibilité comme une possibilité réelle, ou, si l'on veut, comme une possibilité existante. C'est dire qu'elle est un être en soi, toujours agissant et efficace, qui ne devient un possible que par rapport à nous afin qu'en l'actualisant nous puissions le rendre nôtre selon nos forces.

L'expérience de la participation, au lieu de nous enfermer dans le domaine étroit de la conscience subjective, nous oblige au contraire à l'étendre. C'est par elle que je puis poser l'acte comme me dépassant, avec ses caractères d'unité, d'universalité, avec sa présence constamment offerte à tous les esprits, avec la possibilité qu'il me donne de penser, de vouloir et d'aimer, par une sortie de moi-même (c'est-à-dire de mon être individuel) qui ne fait qu'un avec une rentrée au cœur de moi-même (c'est-à-dire dans le principe intérieur qui fonde mon être individuel en même temps que tous les autres). C'est par lui que je sens ma propre limitation et que je ne cesse d'aller au delà. C'est par lui aussi que je fonde ma propre initiative par la reconnaissance même de ma dépendance. Cette idée est admirablement exprimée par Descartes, qui sait bien qu'en me posant comme être fini je pose l'infini que je limite, que je ne puis donc jamais l'embrasser, bien que je pénètre toujours en lui plus avant. Dans le langage de l'acte, nous disons de la même manière que tout acte participé puise la puissance même dont il dispose dans l'acte pur, bien que celui-ci demeure inaltéré. Et cet acte s'exerce en moi imparfaitement, mais sans se diviser, puisque ma passivité à l'égard du monde donné est toujours l'expression de ce qui lui répond en le surpassant. Je vois, je sais et j'éprouve, comme Descartes à l'égard de l'infini, que, dans la mesure même où mon attention devient plus pure et mon amour-propre plus silencieux, l'acte même qui me fonde, en m'obligeant à fonder moi-même ma propre réalité, fonde aussi l'univers dans lequel il me permet de m'inscrire, et qui constitue lui-même son visage variable à travers tous les jeux alternés de la participation.

ART. 7 : L'unité de l'Acte est appréhendée par nous au cœur même de la participation.

Dire que l'acte est un, c'est-à-dire non pas seulement, comme tout le monde l'accorde, qu'il unifie tout le reste, qu'il réalise à la fois la synthèse de tous les éléments de la connaissance et la transition dans le temps de tout instant à un autre, c'est dire qu'il est simple et indécomposable. Quand je comprends, quand je veux, quand j'aime, où est la diversité de l'acte lui-même ? Il est instantané et sans parties, et c'est quand je vous l'explique que je fais apparaître ces éléments et ces effets qui ne sont point en lui, mais seulement dans la figure qui le représente ou dans la trace que déjà il a laissée.

On peut dire que, dans l'unité vivante de ma conscience, je fais déjà l'expérience d'un acte qui, à travers des opérations particulières susceptibles de se répéter, de se modifier, de s'enrichir, témoigne de son identité toujours disponible et me montre qu'il est participable par moi comme il est participable par tous.

L'universalité de l'acte ne se conclut donc pas seulement de l'indétermination et de l'infinité impliquées dans son pur exercice, qui accumulent pour ainsi dire en lui la totalité des actions possibles. On la vérifie encore par l'analyse de l'acte de participation qui, dans chaque être particulier, exprime une sortie hors de ses propres limites, un dépassement à l'égard de son individualité ou de sa nature, une liaison avec le Tout, une communication éventuelle avec toutes les choses et avec tous les êtres. Il est impossible de ne pas trouver la totalité de l'Acte déjà présente dans nos démarches les plus familières. Il n'y a point d'action, si humble qu'on l'imagine, dans laquelle on ne retrouve l'écho de l'acte initial auquel l'univers entier reste suspendu et qui à chaque instant soutient encore son existence. Le moindre de nos gestes ébranle le monde : il est solidaire de tous les mouvements qui le remplissent.

Ce qui est important, c'est précisément d'acquérir cette expérience par laquelle, quelle que soit la variété des circonstances et des événements dans lesquels nous sommes engagés, et bien que notre conduite, en s'échelonnant dans le temps, se trouve toujours devant une situation nouvelle, nous reconnaissons que, lorsque notre conscience dispose de toute sa force et de toute sa lumière, c'est parce qu'elle a retrouvé la présence en elle d'un Acte toujours identique à lui-même, qui est infiniment puissant et fécond, dans lequel s'alimente toute notre vie temporelle et qui, lorsque nous nous détournons de lui, nous abandonne à notre limitation, à notre ignorance et à notre misère, et ne laisse plus devant nous qu'un ensemble de données dépourvues de toute signification et de tout lien entre elles et avec nous. Alors seulement on découvre que toutes les libertés ont une origine commune, bien que chacune d'elles s'exerce par un consentement qui dépend d'elle seule, que toutes les facultés du sujet résident dans la disposition d'une même activité, bien que chacune d'elles réalise un aspect de la participation qui ne se confond avec aucun autre, que toutes ses opérations mettent en jeu la même efficacité, bien que chacune d'elles poursuive un but qui lui est propre et qui, dans l'intention qui l'assigne, est lui-même unique et irremplaçable.

Enfin on peut dire de l'Acte que c'est quand sa simplicité est le mieux gardée que sa fécondité est aussi la plus grande. Le propre de la vie spirituelle, c'est précisément d'atteindre un point où le dépouillement et l'enrichissement croissent proportionnellement et, au lieu de s'opposer, tendent au contraire à se confondre. L'acte nous fait éprouver sa présence là où toute réalité donnée s'exténue et semble s'évanouir, de telle sorte que cet invisible, qui tombe au-dessous de la chose la plus petite et semble même s'abolir et, pour parler plus nettement, ce pur Rien, témoigne de son ascendant à l'égard de tout le donné, au point de se convertir en une toute-puissance qui semble le produire, mais qui le surpasse toujours.

ART. 8 : Chaque individu assume en agissant la responsabilité de tout l'univers dans une perspective qui lui est propre.

Notre responsabilité à l'égard de l'Être total est un témoignage en faveur de son unité ; il n'y a point d'être particulier qui ne se sente comptable de l'univers entier, qui n'ait en réserve une idée qui le représente, un idéal auquel il entreprend de le conformer ; il sent qu'il doit prendre en main la charge même de la création. C'est que, dès que l'acte se découvre en nous comme une possibilité offerte, il se découvre toujours comme capable de tout produire. Là est la source métaphysique d'une ambition généreuse qui doit nous guérir d'un égoïsme frivole. Seulement nul ne consent volontiers à reconnaître qu'il n'est que co-créateur de l'univers, et tous les malheurs de chaque être viennent de ce qu'il ne sait pas tracer une ligne de démarcation entre sa volonté particulière et la volonté absolue dont elle n'est qu'une forme participée : elle souffre de voir d'autres volontés qui la contredisent, sans penser qu'elles la soutiennent et la parachèvent.

Il n'est point possible à l'individu sans doute de se placer lui-même dans le centre même de tout ce qui est, d'où émane cette infinité de rayons dont chacun est comme une offre faite à une liberté. Mais chaque liberté est elle-même le centre d'un nouveau rayonnement. Et elle réalise un équilibre fragile entre une grâce à laquelle elle ne répond pas toujours et une nécessité à laquelle elle risque toujours de céder. De cette situation du moi, à la fois excentrique et pourtant centrale, nous trouvons une sorte d'image dans ce lieu et cet instant où nous agissons, que nous sommes obligés de situer dans l'espace et dans le temps, qui permettent à notre action de régner en droit sur la totalité de l'espace et du temps, et qui nous obligent à trouver autour de nous une diversité d'autant plus grande que le cercle de notre horizon s'élargit lui-même davantage. D'une manière plus précise encore, on voit alors l'unité de notre activité, qui se réalise par la pluralité des mouvements du corps articulé ; celle-ci dessine la pluralité même de nos intentions, et ne s'achève à son tour que par son rapport avec la pluralité même des choses ; tous les gestes que nous faisons modèlent tour à tour toutes les formes du réel, les multiplient, les transforment, et prennent leur part de responsabilité dans l'acte même qui les a créées.

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