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Livre I. L'acte pur — Première partie : La méthode

Chapitre II. L'acte réflexif

A. — De l'acte spontané à l'acte réflexif

ART. 1 : La réflexion est la prise de possession par la conscience de l'activité qui me fait être.

La réflexion tourne le dos à la direction naturelle de la vie, c'est-à-dire à l'impulsion et à l'instinct, mais pour remonter vers la source même de toute activité : elle assume l'œuvre même de la création à la fois par l'intelligence qui la comprend et par la volonté qui la prolonge. Elle est donc singulièrement difficile et aride ; mais une émotion et une joie incomparables l'accompagnent. Elle nous donne à l'intérieur du réel un accès plus ou moins profond ; le réel qu'elle nous fait connaître est à notre mesure, mais elle nous hausse pour nous le faire connaître jusqu'à la mesure même du réel.

Je ne puis pas me proposer une fin sans mettre en question toute l'activité qui me fait être, ni atteindre cette fin (ou bien la manquer) sans faire retour vers cette activité même pour en retrouver la valeur et le sens. Et il y a dans la réflexion, au moment même où elle s'exerce, une reprise constante de soi qui n'est point, comme on le croit, la connaissance des effets de notre activité après que celle-ci s'en est retirée, mais la conscience de cette activité elle-même considérée dans son opération constitutive et qui nous oblige à l'éprouver et à la posséder. Car le propre de la réflexion n'est point de s'appliquer à un objet déjà fait, mais à la puissance même de le faire, dont le mouvement se retrouve encore en elle, bien que changé de sens en apparence, mais dans une admirable unité et réciprocité de l'acte créateur et du verbe réfléchissant sans laquelle l'Acte créateur ne pourrait jamais ni être posé, ni se poser.

Avant la réflexion, l'homme est livré à la nature, c'est-à-dire à toutes les sollicitations qui expriment en lui l'élan et l'appel de la vie par lesquels il cherche seulement à se conserver et à s'accroître : ce ne sont là encore que des forces qui l'entraînent. Mais ce sont aussi les conditions qui lui permettent d'insérer dans le monde son activité participée : il est possible qu'il s'y abandonne et ne les dépasse point. Le propre de la réflexion, c'est de lui permettre de les prendre en main, d'y consentir, de les diriger, de les utiliser. Elle remonte jusqu'à cette activité originaire qui nous oblige à assumer la responsabilité de ce que nous voulons en produisant nous-même nos propres raisons d'agir.

ART. 2 : L'opposition de la spontanéité et de la réflexion est une condition de possibilité de la conscience individuelle.

Faut-il dire qu'il y a une spontanéité initiale qui précède l'acte même de la réflexion et que celui-ci vient interrompre ? Mais alors quelle est son origine ? A-t-elle une existence indépendante ? Car nous ne la posons jamais en elle-même, mais seulement par opposition à la réflexion qui la nie, et qui par conséquent la suppose : elle n'existe que pour celui seulement qui a commencé à réfléchir. Et cependant, pour que la réflexion puisse se produire, il faut qu'il y ait une certaine continuité et parenté de nature entre la spontanéité initiale et ce mouvement incurvé par lequel j'essaie de la rendre mienne et dont dépend la genèse même de la conscience. Or s'il n'y a de spontanéité qu'à l'égard de la réflexion qui la découvre en la niant, mais sans pouvoir se séparer d'elle, n'est-ce pas qu'elles m'obligent à remonter toutes deux jusqu'à un acte qu'elles divisent et qui les dépasse, afin de me permettre de fonder en lui à la fois ma vie propre et ma conscience personnelle ?

La spontanéité et la réflexion ne se distinguent l'une de l'autre qu'à l'échelle humaine. C'est de leur partage précisément que résulte la condition même de notre initiative et de notre indépendance. L'opposition de l'instinct et du vouloir dans l'ordre pratique, celle de la sensation et de la pensée dans l'ordre théorique, expriment bien la différence entre ces deux formes d'activité. Elles cherchent sans doute à s'accorder, mais ne peuvent jamais être confondues, puisque de l'intervalle même qui les sépare résulte la possibilité pour chaque conscience de faire partie du monde, c'est-à-dire de collaborer à sa création, de dériver et d'infléchir la puissance même dont maintenant elle dispose, de remettre en question l'élan même qui l'anime, de le suspendre, de l'assumer ou de le changer de sens. C'est pour cela que la réflexion réduit toujours à une virtualité qu'il nous appartient d'actualiser comme nous l'entendons le jeu d'une activité qui jusque-là ne différait pas de la pure impulsion.

Cependant cette impulsion ne saurait coïncider avec l'acte même que la réflexion cherche à retrouver et dont elles expriment l'une et l'autre les deux faces contraires et inséparables. Ce que nous appelons spontanéité ou impulsion, c'est aussi, quand la réflexion s'exerce, ce qui lui résiste et qu'elle ne réussit point à réduire. Or la réflexion aspire à être un premier commencement. Elle s'appuie sur la spontanéité comme sur une limite et sur un instrument. Mais elle la dépasse toujours. Nous continuerons à faire partie du monde, nous resterons attachés à l'instinct et à la nature, mais afin que la réflexion nous permette de remonter jusqu'à leur première origine, c'est-à-dire jusqu'à l'unité de cet acte créateur, à l'égard duquel la nature et l'instinct ne peuvent être regardés comme des marques de la chute que parce que ce sont aussi des véhicules de la participation.

ART. 3 : La réflexion est le chemin qui nous conduit de la spontanéité naturelle vers la spontanéité spirituelle.

Quand on demande quelle est l'origine de la spontanéité, et par conséquent de la nature, il faut répondre que c'est là l'unique moyen sans doute par lequel la liberté de l'esprit peut être introduite dans le monde. L'esprit se greffe lui-même sur la spontanéité naturelle : il apparaît quand la réflexion oblige celle-ci à remonter vers son propre principe. Dans la spontanéité naturelle l'activité et la passivité ne font qu'un, je subis l'impulsion à laquelle j'obéis et qui ne se distingue pas de moi-même. Mais le propre de l'esprit, c'est de me permettre de conquérir ma propre indépendance, d'affranchir et de rendre mienne cette activité que j'ai reçue, d'en faire un bon ou un mauvais usage, d'en tirer tantôt une jouissance égoïste et séparée et tantôt un moyen d'union avec le principe même qui me fait être.

La réflexion n'abolit pas la spontanéité de l'être instinctif : elle ne fait qu'en suspendre et qu'en régler le cours : c'est toujours l'individu qui réfléchit et l'on peut dire que l'impulsion de la vie subsiste encore en lui quand il la met en question et dans l'acte même par lequel il la met en question. Seulement tandis qu'il s'abandonnait à son impulsion, il s'oubliait lui-même ; maintenant qu'il veut assumer cette impulsion et en prendre possession, il la suspend à une activité spirituelle qui n'est point sans rapport avec elle, qui la requiert comme son instrument, mais qu'il ne peut découvrir qu'à condition de l'exercer. Ainsi, par une sorte de paradoxe, l'instinct, comme on l'a vu, ne peut appartenir à la conscience que quand elle commence à s'en détacher ; de même que l'acte spirituel vers lequel elle tend la dépasse aussi et ne lui appartient qu'en tant qu'elle le cherche et ne coïncide pas avec lui. C'est dire que la conscience vit seulement de participation : elle est une oscillation qui ne cesse jamais entre une nature qui continue toujours à la porter et une liberté qui n'est jamais tout à fait pure.

Il ne suffit donc pas de dire que la réflexion suppose la spontanéité, ni même qu'elle l'éclaire et qu'elle la fait nôtre ; elle traverse la spontanéité naturelle, ou de fait, qui s'impose à nous malgré nous pour atteindre une spontanéité spirituelle, ou de droit, qui la fonde et dont elle est à la fois la matière et le moyen. Jusqu'au moment où cette spontanéité a été affranchie, la réflexion se cherche mais ne s'est point encore trouvée. On peut bien dire qu'elle n'est pas elle-même créatrice, bien qu'elle cherche toujours à atteindre l'acte qui, en s'engendrant lui-même, engendre ses propres raisons : en lui on peut dire qu'elle abdique, mais aussi qu'elle se réalise ; car ce qu'elle trouve, c'est l'acte, c'est-à-dire l'être en tant qu'il reçoit de lui-même l'être même qu'il a.

Ainsi la réflexion tend toujours vers cette liberté parfaite qui n'obéit à aucune détermination externe, et qui produit sa propre justification. Il faut qu'elle surpasse la productivité de la nature pour retrouver cette efficacité spirituelle sans laquelle la nature même n'aurait pour nous aucune signification : c'est pour cela qu'on les considère comme opposées, bien que nous soyons incapables de les dissocier. Dans les moments heureux de la vie, elles se réconcilient ; la nature alors est devenue docile et pour ainsi dire transparente ; elle se plie si bien à l'action de l'esprit qu'elle semble elle-même s'abolir. Et il ne faut pas dire que la conscience a disparu : il faut dire seulement qu'elle a repris tant de lumière et tant d'unité que le problème n'est encore là que pour que la solution nous soit donnée, l'effort pour qu'il triomphe et la douleur pour qu'elle nous rende sensible à la joie qui l'en délivre.

La possibilité de ce retour vers l'activité initiale que nous cherchons à faire nôtre est la marque même de notre liberté. Et selon que nous en usons ou non, nous nous livrons à la spontanéité de la nature ou nous fondons notre existence spirituelle.

M. Le Senne a admirablement marqué le rôle joué par l'obstacle dans cette dialectique. Il faut remarquer pourtant qu'il n'est jamais qu'une occasion sans laquelle il est possible qu'elle ne naisse pas, mais qui ne la fait pas naître nécessairement : il peut redoubler notre élan ou le décourager s'il continue à être impuissant. Remarquons aussi que c'est l'obstacle le plus petit qui est le plus favorable à la naissance de la réflexion, un obstacle juste suffisant pour nous obliger, sans capter lui-même notre attention, à obtenir de notre activité elle-même une prise de possession spirituelle. Et peut-être même suffirait-il de dire que la réflexion se trouve déjà impliquée dans l'expérience la plus élémentaire qui n'est pas celle de l'obstacle, mais celle du donné, de telle sorte que nous ne pouvons percevoir ce donné sans prendre conscience d'une activité qui se le donne, ce qui est le commencement même de toute réflexion et de toute explication. Car cette activité qui se le donne ne s'en donne pourtant que la représentation, ce qui nous invite déjà à la considérer comme dépassée par une activité créatrice à laquelle pourtant elle montre ainsi qu'elle participe.

B. — De l'acte réflexif à l'acte absolu

ART. 4 : La réflexion nous montre comment nous nous créons nous-même par un acte de participation.

Que la réflexion soit la justification et la mise en œuvre de la participation, c'est ce que l'on aperçoit aussitôt : car d'une part, si elle est un retour, c'est que l'activité même que nous exerçons, nous l'avons reçue au lieu de la produire. De plus, c'est son efficacité même que la réflexion utilise, elle lui est donc homogène. Et si la conscience ne prend naissance qu'afin précisément de rendre nôtre une activité qui jusque-là ne l'était pas, celle-ci n'était donc pas sans rapport avec la conscience, puisqu'elle avait en elle le pouvoir de la susciter et que le propre de la conscience, c'est précisément de nous hausser jusqu'à elle.

La réflexion est elle-même une démarche de ma liberté : aussi est-elle un premier commencement, une création absolue par rapport à moi, mais qui n'est pourtant qu'une appropriation d'une puissance déjà incluse dans le réel, et que j'essaie seulement de retrouver pour la rendre mienne. On ne s'étonnera pas que la réflexion se considère d'emblée comme adéquate à tout ce qui est. Elle rend compte admirablement des caractères de la participation. Car elle donne naissance au moi. Elle fait du moi l'origine de lui-même, mais en l'obligeant de remonter jusqu'à un acte qui est l'origine commune de tout le réel. Elle ne suppose pas arbitrairement, comme on pourrait penser, l'existence de l'acte créateur ; elle la prouve et l'éprouve en s'exerçant elle-même et en réalisant pour ainsi dire son opération à rebours.

La réflexion permet donc de comprendre la nature originale du moi tout en exprimant fidèlement l'indissoluble liaison qui existe entre le moi et l'univers. Car elle est toujours l'expérience d'une possibilité. Et c'est cette possibilité même qui est la réalité du moi. Mais nous dirons en même temps que cette possibilité est la possibilité du Tout et que, bien qu'il y ait une distance infinie entre l'actualité du moi qui soutient la possibilité du Tout et l'actualité du Tout qui soutient la possibilité du moi, pourtant cette distance même nous oblige à penser qu'il n'y a rien dans l'actualité du Tout qui ne puisse devenir à l'égard du moi sa possibilité même. Nous faisons alors l'expérience de l'insertion de notre activité propre ou participée dans une activité première, totale et absolue qui fonde si l'on peut dire notre autonomie dans notre dépendance elle-même et qui produit, en se réfléchissant dans notre conscience, notre représentation du monde.

Placée entre une impulsion qui vient du corps et une inspiration qui vient de plus haut, la réflexion nous apprend à les accorder. Elle nous permet de remonter de celle-là jusqu'à celle-ci, d'apercevoir dans l'impulsion même du corps non pas seulement une limitation ou une tentation, mais une spontanéité qui nous est offerte, et de telle manière qu'elle puisse également nous rendre esclave si nous nous bornons à lui céder, et nous libérer si, en nous introduisant dans l'existence, elle nous prête seulement la force dont nous avons besoin pour retrouver, par une action propre, notre relation avec l'Absolu.

ART. 5 : La régression à l'infini qui est la marque de la réflexion nous découvre en elle un acte qui est éternellement le premier commencement de lui-même.

La réflexion ne semble supposer un objet sur lequel elle s'interroge que pour découvrir sa possibilité. Or cette possibilité réside dans un acte qu'il dépend de la réflexion d'accomplir, et c'est cet acte par lequel elle se pose elle-même qui est son objet premier et dernier. Quant à l'objet qui nous paraît donné d'abord, il n'est que l'occasion de l'acte même de la réflexion. Aussi voit-on qu'il n'est jamais donné, mais qu'il est toujours posé. Et dès que nous reconnaissons qu'il est posé, c'est que la réflexion a déjà commencé. Nous nous trouvons donc en présence d'une activité qui est astreinte à trouver en elle-même la raison pour laquelle cet objet est posé. Que cet objet ne puisse pas être posé sans elle, c'est ce qu'exprime déjà le mot même d'objet qui ne désigne rien de plus que le terme même auquel elle s'applique. Elle part toujours du donné pour remonter jusqu'à l'acte qui le produit ou qui l'explique ; en ce sens elle est immédiatement transcendante par rapport à toute expérience qui s'enferme dans le donné pur.

Mais qu'en posant un objet elle ne s'arrête qu'un moment sur lui, cela même nous montre qu'elle s'y oppose et qu'elle le dépasse. C'est ainsi qu'en le posant elle découvre qu'elle se pose elle-même (ce qui est proprement la définition de la réflexion) et qu'elle porte en elle la possibilité de se poser elle-même éternellement. Pour se poser elle-même, il faut qu'elle sache qu'elle se pose, et qu'elle le sache pour ainsi dire à l'infini. Nous saisissons en elle le point de jonction du monde et du moi qui est un point où le moi semble assujetti au monde pour que la réflexion puisse naître, mais où elle le domine toujours pour qu'il puisse lui-même être posé. Comme la réflexion est le pouvoir de se dépasser elle-même, en se prenant toujours elle-même comme objet, c'est qu'elle revendique le pouvoir en s'engendrant d'engendrer tout ce qui est. Elle nous met en présence d'une activité qui est cause de soi, c'est-à-dire de l'essence même de toute activité véritable. En entrant dès qu'elle commence à s'exercer dans une régression qui va à l'infini, elle témoigne que le propre de l'acte, c'est d'être toujours le premier commencement de lui-même, c'est-à-dire d'être éternel. C'est que par la réflexion l'acte se pose à la fois comme relatif et comme absolu, comme relatif par rapport à l'acte créateur, et par conséquent comme possédant par rapport à lui un caractère idéal et virtuel, mais comme absolu pourtant dans la mesure où elle est un acte elle-même, inséparable de l'acte créateur qui réalise pour ainsi dire en elle sa propre réflexion sur lui-même.

ART. 6 : C'est dans l'intervalle qui sépare l'acte réflexif de l'acte créateur que le monde se forme.

Nous nous trompons presque toujours sur la vraie nature de la réflexion. Car nous raisonnons comme si elle portait sur le spectacle du monde de manière seulement à nous en faire prendre une possession rétrospective. Mais la réflexion est un retour vers un acte auquel elle ne fait que participer : et c'est par cette participation qu'elle produit le spectacle du monde, car l'acte qui la meut est à la fois son principe et sa fin. Et c'est entre ce principe et cette fin que le monde paraît. Ainsi le monde tout entier se forme dans l'intervalle qui sépare l'acte réflexif de l'acte créateur. La même réflexion qui découvre le monde, en un certain sens le fait être ; et sans elle, qui pourrait dire qu'il y a un monde ? A travers le monde c'est jusqu'à l'acte créateur qu'elle remonte. Mais en le brisant, elle lui donne un espace intérieur qui ne l'écarte de lui que pour l'y rejoindre et dans lequel pourront apparaître toutes les formes de la multiplicité par lesquelles il témoigne de son efficacité. De la nécessité de ce retour on n'arguera donc pas la vanité de l'aller, puisqu'entre ce retour et cet aller, il y a le monde.

Si la réflexion est la démarche par laquelle j'essaie de saisir dans son principe même l'acte à partir duquel tout se déduit ou se crée, c'est parce que je peux tirer de cet acte même les conditions par lesquelles mon esprit fini (ou bien tout esprit fini) est capable d'y participer afin de produire la représentation du monde. Ainsi on peut énoncer ce théorème qu'il y a identité entre l'acte par lequel le monde est créé et l'acte par lequel je suis invité moi-même à y participer.

On peut donc bien dire de la représentation du monde qu'elle est l'image réfléchie de l'acte créateur. Mais on peut aller plus loin encore : car la création n'est rien de plus que l'acte par lequel les consciences particulières sont appelées, pour pouvoir se former elles-mêmes, à se donner la représentation d'un monde.

La réflexion, en remontant jusqu'à un principe d'activité absolu auquel elle participe, m'oblige à découvrir mes propres bornes et à le poser lui-même comme sans bornes, ou plutôt à le considérer comme ne pouvant jamais être posé puisqu'il est toujours posant, et qu'il est, à l'égard de tous les êtres qui sont dans le monde, ce par quoi ils sont capables de se poser eux-mêmes. C'est ce que j'exprime en disant qu'il est infini. Il me permet de me poser, en me déterminant, mais par participation à son essence, et en déterminant par rapport à moi un monde qui témoigne sans cesse de mes bornes, mais pour m'offrir un champ d'action qui est lui-même sans bornes. Et, comme on l'a dit, il n'a point de forme, mais c'est par cette opération qui me permet de discerner et de circonscrire des formes dans le monde que mon acte de participation témoigne de sa réalité et de son efficacité.

La réflexion nous permet de prendre possession d'un principe qui est toujours présent, qui nous est pour ainsi dire immanent ; elle est le retour de l'activité sur elle-même par lequel cette activité prend conscience de sa véritable nature. Mais, elle est tout à la fois un point d'arrivée et un point de départ ; car une activité ne prouve son existence, sa fécondité, qu'en s'exerçant, c'est-à-dire par sa création. La créature ne remonte du monde à Dieu que pour recommencer sans cesse à créer le monde avec Dieu. Les opérations de l'esprit n'ont pas besoin de se justifier puisque c'est par elles que le monde se justifie. Ici plus qu'ailleurs le mouvement se prouve en marchant et la création en est l'éternel témoin.

C. — Le cercle réflexif

ART. 7 : Il y a entre la création et la réflexion un cercle qui est caractéristique de l'Acte lui-même.

Le caractère propre de l'Acte véritable, c'est d'être à la fois l'origine et la fin de lui-même, de ne cesser en agissant de se contempler agissant, et de créer en lui l'opération par laquelle il se contemple. Dans cette circulation continue que nous ne parvenons à décrire que dans la langue de la succession (comme chaque fois que l'analyse nous oblige à expliciter tous les termes d'une richesse indivisible), les deux directions nous paraissent inverses l'une de l'autre par une simple illusion d'optique, comme dans le mouvement circulaire qui, bien qu'il reste fidèle à lui-même, semble tantôt monter et tantôt descendre, mais nous avons pourtant l'expérience que l'aller et le retour ne font qu'un : jusque dans l'intuition, une certaine oscillation nous permet de les retrouver l'un et l'autre dès qu'elle perd un peu de sa pureté. Sans cette circulation entre la création et la réflexion, l'Acte ne serait pas un acte spirituel, il n'aurait pas d'intériorité à lui-même. Il ne serait rien de plus qu'une chose mouvante. On ne peut même pas dire que l'aspect réflexif de l'acte est second par rapport à son aspect créateur, ce qui n'est vrai que dans l'ordre psychologique, où l'ordre ontologique se découvre à nous comme étant le même ordre, mais parcouru dans un sens opposé. En réalité on ne peut définir l'acte que comme la réciprocité de la démarche créatrice et de la démarche réflexive. Et cela est si vrai que nous pouvons dire à la fois que la création est première, sans quoi la réflexion n'aurait ni impulsion, ni aliment, et que la réflexion est première, sans quoi la création n'aurait ni spiritualité, ni lumière.

ART. 8 : Dans le cercle où nous introduit la réflexion, le temps est à la fois créé et aboli, ce qui est le témoignage de son caractère intemporel.

Il y a dans la réflexion une création de soi et une possession de soi qui se réalisent par une reprise incessante de soi et un retour incessant sur soi. Mais les deux opérations ne peuvent être distinguées l'une de l'autre que par l'intermédiaire du temps et pour une conscience finie. Dans l'acte pur elles coïncident, comme elles coïncident en nous dans les moments où notre vie est la plus unifiée et la plus parfaite. Pourtant, là même où elles s'exercent dans le temps, on ne peut nier que l'intemporel ne soit pour elles une origine, une fin, et le milieu même où elles se déploient.

Le même mouvement qui nous introduit dans le temps nous ramène dans l'éternité, et réunit à l'intelligible l'acte même de l'intelligence. Ainsi, dans le rythme de cet aller et de ce retour qui toujours s'achève et toujours recommence, le temps est à la fois créé et aboli, comme dans le mouvement de la mer qui semble un rythme de l'éternité. Il se retrouve au cœur de nous-même dans l'oscillation indéfinie de la volonté créatrice et de l'intelligence réflexive qui sont le flux et le reflux de notre esprit, qui ne cessent de creuser en lui un intervalle qu'ils ne cessent de remplir. On peut dire également que la réflexion renverse le cours du temps, et qu'elle le suspend. Ce serait donc une erreur singulière de penser que la réflexion poursuit indéfiniment son œuvre régressive et temporelle qui ne rencontrera jamais de terme. Car on pourrait dire que son originalité propre, c'est au contraire de se placer d'emblée hors du temps ; de telle sorte qu'elle puisse retrouver à chaque instant le principe même par lequel le monde peut nous être donné, et notre action s'y insérer.

Ainsi tout acte nous semble premier, non point parce qu'il est à l'origine du temps, mais parce qu'il est transcendant au temps : il ne descend jamais lui-même dans le temps, bien que tous ses effets soient tenus d'y prendre place.

ART. 9 : Le cercle caractéristique de l'Acte premier trouve son expression dans le verbe réfléchi.

Le terme de réflexion marque toujours l'opération de retour par lequel l'esprit prend possession de l'acte qui le fait être, acquiert la conscience de lui-même et s'enferme pour ainsi dire dans le cercle vivant de sa propre suffisance. Comme de tous les actes l'acte intellectuel a toujours paru le plus pur parce qu'il semble le plus dépourvu de matière, on comprend qu'Aristote ait pu le regarder comme le sommet même de l'acte et le définir comme la pensée de la pensée, et non point comme la pensée d'un objet. Mais cela ne peut pas suffire. Car si la pensée exprime la lumière qui l'accompagne, le vouloir caractérise mieux son origine et l'amour sa fécondité. Mais pour saisir, sous ces noms nouveaux, la parfaite suffisance qui est le principe de lui-même et de tout ce qui est, il faut dire aussi qu'il est non pas le vouloir d'une fin, mais le vouloir du vouloir, ni l'amour d'aucun être, mais l'amour de l'amour. L'objet, la fin, l'individu ne sont ici que des moyens qui permettent à la pensée, au vouloir et à l'amour de s'affirmer et de se réaliser, bien que ces termes paraissent diviser et limiter l'efficacité d'un acte intérieur qui, dans son essence la plus profonde, se pense, se veut et s'aime lui-même éternellement.

L'essence de l'acte s'exprime par le verbe. Mais l'acte ne crée rien qui soit extérieur à lui, ou, si l'on veut, la création de ce qui est extérieur à lui exprime l'imperfection ou l'insuffisance de la participation. Il faut donc dire qu'il ne peut avoir d'action que sur lui-même. C'est cette action qui est exprimée par le verbe se créer et d'une manière générale par le verbe réfléchi. C'est dans le verbe réfléchi qu'on saisit le mieux l'essence de la conscience qui est le savoir de soi, un savoir inséparable de l'acte même qui l'engendre.

Le verbe réfléchi exprime admirablement l'identité du moi posant et du moi posé : il est le verbe même de la réflexion. Et dans le verbe de la réflexion je saisis l'acte par lequel l'être se pose, non pas seulement individuellement, mais universellement, en Soi et non pas seulement en moi. Bien plus, il ne faut pas me demander de poser l'être d'abord, car je ne saurais plus m'introduire, moi qui le pose, dans un être que j'aurais moi-même posé. Je ne puis donc poser l'Être que par l'acte même par lequel je me pose moi-même. Il est remarquable que chaque moi, en se posant, pose nécessairement la possibilité pour tous les autres de se poser aussi eux-mêmes par la participation d'une « puissance infinie de se poser », ce qui suffit à montrer que le foyer de l'Être est partout, c'est-à-dire qu'il n'y a qu'un foyer qui transporte partout non seulement sa lumière, mais sa propre nature de foyer.

ART. 10 : La même démarche circulaire se retrouve dans toutes les étapes de la dialectique.

La réflexion nous fait comprendre pourquoi il y a au cœur même du réel un cercle sans lequel on ne pourrait comprendre ni la nature de l'acte, ni la possibilité de la participation. Le propre de la participation, c'est, au lieu d'enrichir l'être par un mouvement unilinéaire par lequel il semble abandonner à chaque pas ce qu'il vient d'acquérir, de le refermer sur lui-même dans chacune de ses opérations, de manière à l'affermir dans la possession de lui-même : entre l'acte de la création et l'acte de la réflexion qui en droit se recouvrent, le monde entier se trouve contenu. Ce cercle trouve une expression dans toutes les étapes de la dialectique :

1° Dans ce principe « A est A », qui implique la prise de possession de l'objet posé par l'acte même qui le pose. La vérité qui se pose, dans le même acte, se garantit elle-même. Ce qui veut dire qu'il y a un esprit qui s'authentifie lui-même dans tout acte par lequel il authentifie un objet quelconque. Le principe « A est A » réalise une distinction et une identification entre l'objet et la connaissance même que j'en prends ; et l'intervalle qui sépare le sujet de cet attribut avant de les rejoindre est l'intervalle même qui est nécessaire à toute réflexion dès qu'elle commence à s'exercer.

2° Dans l'acte constitutif de la pensée, qui nous oblige, quand nous posons une idée quelconque, à poser aussi l'idée de cette idée, et, quand nous savons qu'une chose est vraie, à savoir aussi qu'il est vrai qu'elle est vraie.

3° Dans cette relation fondamentale et qui donne naissance à toutes les autres, par laquelle nous voyons la pensée qui naît de l'être, mais qui participe à l'être elle-même et ne fait rien de plus que d'essayer de le reconquérir, mais en donnant naissance à la conscience et au monde représenté.

4° Dans toutes les démarches de la liberté, qui reçoit du fond même de l'être la puissance sans laquelle elle ne pourrait pas s'exercer et qui la réintègre dans le Tout après l'avoir lui-même transformé, mais de telle sorte qu'entre ce qu'elle emprunte et ce qu'elle rend, elle définit et constitue notre être propre.

5° Dans la théorie de la participation, où le cercle se manifeste d'abord sous la forme de la simultanéité spatiale où toutes les positions assignables se déterminent mutuellement les unes les autres ; et, à l'intérieur de la succession temporelle, sous la forme de ce double parcours qui oblige l'action à marcher du passé vers l'avenir, mais afin de permettre à l'avenir, en devenant à son tour du passé, de constituer désormais mon présent spirituel (d'une manière plus générale, c'est le temps qui nous est donné pour ouvrir le cercle et pour le fermer).

6° Dans les rapports des sujets entre eux, dont chacun agit et pâtit à l'égard de tous les autres, afin d'exprimer par cette réciprocité même l'unité de la source où ils puisent et la solidarité de tous les modes de l'activité participée.

7° Dans le monde moral enfin, comme le montre l'exemple du repentir, qui nous découvre le mouvement caractéristique de la réflexion sous la forme la plus saisissante. La faute commise appartient au passé. Dès lors le repentir ne l'abolit pas : il l'assume et la répare. Ainsi il faut que nos actions se détachent de nous afin que nous puissions en prendre possession et les rendre nôtres, c'est-à-dire leur donner leur valeur et leur signification spirituelles. Le dogme de la chute et du retour ne fait qu'exprimer dans le langage moral ce caractère circulaire d'un univers dans lequel règne la participation. Cependant, ce n'est pas, comme on l'a dit parfois, l'apparition de l'être particulier qui constitue proprement la chute, mais l'usage qu'il fait de la puissance dont il dispose et, s'il faut qu'il puisse tomber, c'est afin précisément que le retour à Dieu soit toujours en lui l'effet de son propre consentement.

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